Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Et pour cette première Histoire d’Europe de l’année, Quentin Dickinson, vous avez choisi de tirer d’un oubli relatif un vrai bâtisseur d’Europe…
Treize ans – il aura fallu treize années après la fin de la Seconde Guerre mondiale avant que l’on confie un poste de premier plan dans les institutions européennes naissantes à un ressortissant allemand. Celui-ci, le Professeur Walter HALLSTEIN, avait évidemment été scruté jusque dans le moindre détail par les services de renseignement occidentaux, et paraissait offrir toute garantie par son attitude retenue tout au long de la période nazie dans son pays. Et ce sera donc lui qui, en 1958, sera le tout premier Président de la Commission de la Communauté économique européenne, lointain prédécesseur de sa compatriote Ursula von der LEYEN.
Mais d’où sortait donc ce Walter HALLSTEIN ?...
Ce natif de MAYENCE voit le jour en 1901, et se fait remarquer très tôt par son sérieux et par sa capacité de travail : bachelier à dix-neuf ans, docteur en droit à vingt-trois ans ; sa thèse portait sur les implications commerciales du Traité de Versailles. A vingt-neuf ans, il devient le plus jeune professeur de droit d’Allemagne. A peine cinq ans après, il est nommé Doyen de l’Université de ROSTOCK.
Mais on imagine que la guerre a dû venir bouleverser ce brillant cursus universitaire…
En effet. En 1942, l’officier de réserve HALLSTEIN, spécialiste avant-guerre de la protection des populations civiles, est appelé sous les drapeaux ; sous-lieutenant, il sert dans un régiment d’artillerie déployé en France. Il y exercera les fonctions d’ordonnance administrative.
En juin 1944, il sera fait prisonnier par une unité de l’Armée américaine à CHERBOURG, peu après le début du débarquement allié en Normandie. Les autorités américaines l’envoient dans un camp de prisonniers dans le Minnesota, où il restera environ une année – non sans avoir organisé des cours de droit pour ses camarades.
Rapatrié en Allemagne, on suppose qu’il reprend alors son poste à l’université ?...
Non, car la ville de ROSTOCK se trouvait en zone d’occupation soviétique ; et c’est donc à FRANCFORT-sur-le-MAIN, en zone américaine, qu’il ira reprendre ses cours, avant d’être rapidement élu Recteur par ses pairs.
En 1948, il fut invité à passer une année d’enseignement à l’Université de Georgetown à WASHINGTON. Apprécié par les autorités américaines, il conservera par la suite des rapports privilégiés avec des acteurs majeurs de la politique extérieure des États-Unis, dont John FOSTER DULLES et Henry KISSINGER.
Et ceci n’était pas passé inaperçu en haut-lieu à BONN, alors capitale de l’Allemagne de l’Ouest.
Que voulez-vous dire ?...
Le Chancelier Konrad ADENAUER cherchait alors à créer une nouvelle structure diplomatique allemande, d’où était exclu un grand nombre de diplomates d’avant-guerre. Il fit appel à HALLSTEIN pour l’assister dans cette tâche.
Et voilà notre homme, en 1950, occupé à négocier avec le Français Jean MONNET, Commissaire au Plan, la mise en œuvre du Plan SCHUMAN, qui conduira à la signature l’année suivante du Traité de Paris, qui crée la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, la CECA, ancêtre de l’Union européenne actuelle. Pendant sept ans, HALLSTEIN sera Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, incontournable cheville ouvrière du retour à la pleine souveraineté de l’Allemagne de l’Ouest, désormais République fédérale, ainsi qu’à son insertion dans l’œuvre de construction institutionnelle européenne.
Et, comme nous l’avons vu, c’est tout naturellement qu’en 1958, HALLSTEIN accède à la présidence de la Commission de la CEE, qu’il occupera deux mandats successifs durant. Ses vives différences d’appréciation avec le Général de GAULLE, alors Président de la République française, auront fragilisé et retardé l’éclosion du projet européen en ces années de conception et de définition. Nous en reparlerons à une autre occasion.
Cet homme rigoureux, dépourvu de tout sens de l’humour, privilégiait toujours l’écrit à l’oral, et professait que le sérieux et le bon sens finiraient toujours par s’imposer. N’ayant jamais jugé utile de fonder une famille, il s’éteindra seul en 1982 et dans l’indifférence quasi-générale. Je n’apprendrai la nouvelle de sa mort que par sa proche collaboratrice, Astrid von HARDENBERG, que je n’avais jamais imaginé voir en larmes. Car, contre toute attente, Walter HALLSTEIN était adulé par ses collaborateurs directs. Je le découvrais à cette occasion.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.