Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

Le Poids de l'Histoire

Photo de Jeffrey Zhang sur Unsplash Le Poids de l'Histoire
Photo de Jeffrey Zhang sur Unsplash

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Cette semaine, Quentin Dickinson, vous voulez nous faire à nouveau monter à bord de votre machine à remonter le temps…

Avant la défaite militaire, en 1918, de l’Empire austro-hongrois et l’effondrement de celui-ci, la future Tchécoslovaquie était divisée de part et d’autre de la rivière Leitha : les Tchèques étaient fixés en Cisleithanie, comprenant la Bohème et la Moravie, gérés de VIENNE, alors que les Slovaques se trouvaient en Transleithanie, sous administration hongroise.

La Bohême-Moravie comptait une forte minorité germanophone, active dans l’industrie, notamment dans les grandes brasseries de PILSEN et de BUDWEIS ; davantage tournée vers l’agriculture, la Slovaquie avait aussi sa minorité, en l’occurrence de langue hongroise.

Et après la chute de l’Austro-Hongrie, comment cette mosaïque de peuples et de langues s’est-elle réorganisée ?...

Les Traités de Saint-Germain et de Trianon avalisent la création d’une République démocratique de Tchéco-Slovaquie, dont la capitale est PRAGUE, et qui est composée de la Bohême, de la Moravie, et de la Slovaquie, auxquelles viennent se rajouter la Silésie autrichienne et la Ruthénie subcarpatique. Dans celle-ci est pratiquée la langue ruthène, riche d’emprunts à l’ukrainien, au polonais, et au hongrois, et qui s’écrit en caractères cyrilliques. Avec le tchèque et le slovaque, les citoyens tchéco-slovaques s’expriment donc en cinq langues.

Pour la petite histoire, c’est dans le village vosgien de DARNEY, où s’entraînaient des légionnaires tchèques et slovaques intégrés aux forces françaises, que le Président de la République, Raymond POINCARÉ, est venu, au nom de la France, reconnaître le Conseil national tchéco-slovaque, en ouvrant ainsi la voie à l’autodétermination du futur État.

Et cet ensemble apparemment hétérogène parvient à se maintenir jusqu’à la Seconde Guerre mondiale ?...

Oui, mais tout juste : le 15 mars 1939, les armées allemandes envahissent le pays ; au motif de protéger la minorité germanophone, le IIIe Reich annexe la Bohême-Moravie et la Silésie, qui deviennent un protectorat, alors que la Slovaquie est érigée en État-vassal de l’Allemagne, et que la Ruthénie est annexée par la Hongrie.

Fin de partie en 1945.

Et la suite ?...

La République démocratique tchécoslovaque est rétablie, mais pour peu de temps : l’Union soviétique annexe la Ruthénie et l’intègre à l’Ukraine, et, à peine trois ans après la fin des hostilités, les Communistes prennent le pouvoir – c’est ce que l’on a appelé le Coup de Prague.

Le cauchemar prend fin en 1989 ; aujourd’hui séparés, la République tchèque et la Slovaquie sont membres de l’Union européenne et de l’OTAN.

Mais pourquoi nous raconter tout cela aujourd’hui particulièrement ?...

Tout cela, en fait, pour éclairer l’actualité. En 1945, le chef du gouvernement tchécoslovaque en exil à PARIS, Edvard BENEŠ, fait promulguer une dizaine de décrets destinés à déposséder de leurs biens et de leur nationalité les minorités germanophone (trois millions de personnes) et magyarophone (plus de 100.000), d’où leur bannissement vers l’Autriche et l’Allemagne, pour les premiers, et vers la Hongrie, pour les seconds, ces derniers cependant dans le cadre d’un échange de population.

Ce douloureux souvenir aura longtemps assombri les rapports des Tchèques et des Slovaques avec VIENNE, BERLIN, et BUDAPEST.

Les Tchèques ont cependant paraphé en 1997 une déclaration commune avec l’Allemagne, reconnaissant les violations caractérisées des droits humains, et notamment celle de l’imposition de la culpabilité collective d’une population dans l’après-guerre immédiat.

En revanche, rien de tel chez les Slovaques ; au contraire, le gouvernement vient de faire adopter une loi interdisant la moindre mise en cause des Décrets BENEŠ, alors que plusieurs procès sont en cours, intentés par des familles hongroises dont les propriétés agricoles ont été saisies en Slovaquie en 1945.

Mais, dans à peine plus de deux mois, se tiennent des élections cruciales en Hongrie, où le Premier ministre Viktor ORBÁN risque gros ; son principal opposant, l’eurodéputé Péter MAGYAR, caracole en tête des sondages, et traite le Premier ministre slovaque Robert FICO d’abominable politicien anti-hongrois.

Piégé, M. ORBÁN ne peut qu’abonder dans le même sens : son gouvernement propose depuis peu un soutien financier aux familles plaignantes.

Du côté des Slovaques, il n’y a pas en principe d’élection avant l’année prochaine – mais les très impopulaires mesures d’économie du gouvernement mettent déjà M. FICO en difficulté ; le bras de fer avec la Hongrie vient considérablement accroître ses préoccupations.

Inutile probablement de le rappeler : Viktor ORBÁN et Robert FICO sont tous deux des chefs de gouvernement fortement anti-européens et prorusses – tout devrait donc les rapprocher. Alors, les voir s’en prendre l’un à l’autre démontre – pour autant que de besoin – que le nationalisme de l’un finit toujours par se fracasser contre le nationalisme d’un autre.

Et la cerise sur le gâteau : la semaine dernière, la Commission européenne a confirmé qu’elle venait de recevoir une plainte formelle de la part du gouvernement hongrois contre son voisin slovaque.

Un conflit entre pays europhobes arbitré par l’Union européenne, non, ce n’est pas une blague.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.