Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

La Politique, nouveau jouet des milliardaires ?

Photo de Nik Shuliahin sur Unsplash La Politique, nouveau jouet des milliardaires ?
Photo de Nik Shuliahin sur Unsplash

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Cette semaine, Quentin Dickinson, vous voulez nous dresser le portrait d’un homme original et dont il y aurait beaucoup à dire…

Je voudrais en effet vous entretenir d’un homme, richissime Franco-britannique, qui voulait devenir Premier ministre du Royaume-Uni, qui y a présenté des candidats dans 547 circonscriptions législatives, qui a dépensé 82 millions d’Euros en frais de campagne (c’est-à-dire davantage que tous les autres partis réunis), et qui n’a pas engrangé un seul élu.

Mais qui donc est ce personnage ?...

Il se nomme James GOLDSMITH, ou, plus précisément, Sir James GOLDSMITH, puisqu’il aura été armé Knight Bachelor par la Reine Elizabeth, titre qu’on peut traduire par Chevalier errant, même si le redoutable spéculateur qu’il fût se situait à l’exact opposé des idéaux de ces nobles et pieux pèlerins médiévaux.

Rejeton d’une puissante famille d’origine allemande, de père britannique et de mère française, il naît à PARIS en 1933. Son goût pour l’argent et le risque se déclare tôt : pensionnaire à Eton, il se passionnait pour les courses de chevaux ; un pronostic chanceux lui rapporta l’équivalent de plus de 400.000 Euros. Il quitta triomphalement l’école – où il ne brillait pas particulièrement – en proclamant qu’il avait mieux à faire ailleurs. Il avait seize ans.

Et la suite est du même tonneau ?...

Absolument. Pendant vingt ans, il est de tous les rachat-liquidations d’entreprises, dans les domaines les plus divers, car il ne s’intéressait guère à l’activité de ses proies : seul comptait le bénéfice escompté de la revente de leurs actifs. Ses concurrents lui reconnaissaient un quasi-don de voyance à l’examen d’un simple bilan comptable, assorti d’un flair qui, régulièrement, le faisait se porter avant tout le monde au bon endroit du marché. Âgé d’à peine 54 ans, le voici devenu l’un des hommes les plus riches du monde.

Votre GOLDSMITH nourrissait aussi les gazettes, et pas seulement à la rubrique financière…

Sa première épouse, nièce par alliance du Roi d’Espagne, meurt en couches, moins d’un an après leur mariage. Il épouse ensuite une Française de la bonne bourgeoisie, puis une Britannique noble, Lady Annabel, dont le mari précédent a donné son nom à la boîte de nuit la plus chic du LONDRES des Swinging Sixties, Annabel’s (toujours en activité, pour ceux de nos auditeurs que cela peut intéresser). Sa dernière compagne sera une Française, descendante de la noblesse d’Empire.

Bilan : huit enfants, dont Jemima, ex-épouse du champion de cricket Imran KHAN, futur Premier ministre du Pakistan, déchu depuis.

Mais tout cela, c’est simplement pour planter le décor, car notre prédateur va être saisi par le démon de la politique, qui va changer sa vie.

Racontez-nous donc cela…

De façon assez surprenante, GOLDSMITH était proche du Premier ministre travailliste, Harold WILSON ; il se préoccupait aussi considérablement de la défense de l’environnement et des risques de pandémie liés à la résistance croissante aux antibiotiques.

En 1993, il publie (en français) un pamphlet, intitulé Le Piège. Il s’y révèle un adversaire résolu de la Mondialisation heureuse, pourtant universellement encensée à l’époque. Il dénonce en vrac l’exode rural, la domination du capital sur le travail, les migrations incontrôlées, facteur selon lui de l’accroissement des inégalités sociales, et du risque de guerres.

Il dénonce l’aveuglement des dirigeants politiques, incapables, dit-il, de mesurer à long terme les conséquences de leurs décisions : « Après les élections, ils sont comme des joueurs qui se réjouissent d’avoir gagné une partie de poker-menteur… alors qu’ils sont à bord du Titanic ».

Mais l’action politique qu’il met alors en route a de quoi étonner.

Que lui arrive-t-il donc ?...

D’abord, l’année suivante, il se fait élire au Parlement européen, en tant que Français, sur la liste du Mouvement pour la France de Philippe de VILLIERS.

Ensuite, toujours en 1994, il crée de toutes pièces un parti politique britannique, le Referendum Party, dont l’originalité est de n’avoir pour programme qu’un seul objectif : l’organisation d’un référendum au Royaume-Uni sur la trajectoire fédéraliste impulsée, selon lui, à l’Union européenne par le Traité de MAESTRICHT.

En cas de victoire aux législatives de 1997, promettait-il, il organiserait ce référendum et dissoudrait immédiatement après son parti.

La méga-campagne, sans précédent Outre-Manche, s’appuyait sur un prospectus de huit pages polychromes, distribué à 24.000 foyers ; cinq millions de vidéocassettes en VHS allaient suivre. Sur un air de musique Pop, spécialement composé pour l’occasion, les militants entonnaient leur hymne : Let The People Decide, Laissez le Peuple Décider. Le message était nouveau et clair : halte à la bureaucratie bruxelloise mortifère, refermons nos frontières, reprenons fièrement le cours de notre histoire millénaire.

Et le résultat, on l’a dit, aura été un échec total pour M. GOLDSMITH

…d’autant plus qu’il est mort peu après d’un cancer du pancréas, dans sa propriété en Espagne. En fait, ces législatives se seront soldées par la défaite des Conservateurs de John MAJOR et le raz-de-marée des Travaillistes de Tony BLAIR.

Peut-on dire que GOLDSMITH était en somme un précurseur des milliardaires en politique ?...

Non, les multimilliardaires Silvio BERLUSCONI en Italie et Ross PEROT aux États-Unis l’avaient précédé – le premier crédité d’un succès électoral, le second d’un succès d’estime.

Mais, comme eux, GOLDSMITH n’était pas seulement riche, mais aussi cultivé, courtois, et drôle – rien à voir avec Donald TRUMP, Elon MUSK, ou Nigel FARAGE, ni avec les hommes d’affaires qui financent aujourd’hui les partis d’extrême-droite en Europe.

Trop atypique pour son époque et pour la nôtre, James GOLDSMITH n’est donc aujourd’hui aucunement une référence pour les mouvances d’extrême-droite.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.