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Il y a 30 ans, l’affaire du Chequers : l’édito d’Albrecht Sonntag

Written by on 19 mars 2020

Comme l’actualité immédiate est dominée par la crise sanitaire, faisons un retour dans les archives aujourd’hui.

Oui, je vous ai déjà fait le coup des « trente ans après », le plus récemment en décembre dernier sur la révolution en Roumanie

Aujourd’hui, on parle d’une réunion qui a eu lieu le 24 mars 1990. Commençons par une « question pour un champion » :

Qui suis-je ? 

Malgré une apparence plutôt placide, j’inspire des inquiétudes sur mon caractère profond. Je suis obsédé par moi-même, possède une forte disposition à m’apitoyer sur mon sort et je ressens le besoin d’être aimé. Mon caractère est marqué à la fois par une grande confiance en moi-même et un complexe d’infériorité, par de l’agressivité et de la sensiblerie. J’ai tendance à en faire trop et à surestimer mes forces et mes capacités. Enfin, je suis à la fois angoissé et inspire la peur aux autres.

Relance :

Franchement, aucune idée ! Tout cela à la fois ? C’est un peu contradictoire, non ?

Vous avez raison, cela manque un peu de cohérence. Toutefois, tous ces traits de caractère se trouvent dans le compte-rendu d’une réunion qui s’est tenue il y a trente ans, un dimanche après-midi, dans le manoir de Chequers, la résidence de villégiature du premier ministre britannique, située dans la campagne bucolique du Buckinghamshire. A l’époque, c’était nul autre que Margaret Thatcher, et elle avait réuni une belle brochette d’historiens de renom pour mieux comprendre l’Allemagne.

Car les traits de caractère que je viens d’énumérer renvoient vers la présumée mentalité des Allemands ! 

Ces derniers étaient en train d’accélérer le processus de réunification, suite aux premières élections libres en RDA, remportées haut la main par le CDU de Helmut Kohl, sur la promesse implicite d’une union monétaire rapide et une perspective de regroupement des deux Etats.

Madame Thatcher, qui s’était prononcé à plusieurs reprises, y compris dans la presse allemande, très clairement contre toute velléité de réunification commençait à se rendre compte que celle-ci était devenue inévitable, dès lors qu’elle était acceptée par Mikhaïl Gorbatchev. Du coup, elle souhaita consulter les plus éminents experts britanniques et américains pour avoir le cœur net sur la menace qu’allait faire peser une Allemagne de 80 millions d’habitants sur l’équilibre de la Communauté européenne et le fonctionnement de l’OTAN. Le fameux séminaire de Chequers était donc une initiative tout à fait pertinente.

Relance :

Sauf que cela n’a pas dû plaire beaucoup aux Allemands !

En fait, au mois de mars 1990, personne ne s’est offusqué de cette réunion, qui n’avait rien de secrète. C’est en juillet, quand le compte-rendu a fuité, que les médias se sont jetés avec gourmandise sur les extraits les plus désobligeants de ce texte, quitte à en déformer la conclusion générale qui est parfaitement bienveillante, même si l’auteur, le secrétaire du premier ministre, n’avait pu s’empêcher de garnir le document de quelques piques. Il ne devait pas porter les Allemands dans son cœur.

Malgré le caractère franchement anodin de ce document – dont personne ne se donnait le mal de lire les sept pages en entier – toute la presse s’est mise à crier au scandale diplomatique. D’autant plus que le texte a fuité juste au moment où le vénérable hebdomadaire The Spectator publia une interview incendiaire avec le ministre de l’industrie britannique, Nicholas Ridley. Ce dernier se lâchait d’abord contre les Allemands, puis contre leurs « caniches » français, et surtout contre la Communauté européenne. Quitte à lui céder sa souveraineté, disait-il, « autant la donner à Adolf Hitler, pour être franc ». Le projet de monnaie unique était, selon lui, « une escroquerie allemande avec l’intention de dominer l’Europe tout entière ».

Relance :

Est-ce que les opinions de ce ministre étaient largement partagées ?

Ce qui rend cette histoire, somme toute assez anecdotique, si intéressante, c’est que tous les éléments décisifs du Brexit s’y trouvaient déjà étalés sur la table. Une méconnaissance effrayante du fonctionnement et de la raison d’être même de la Communauté européenne, une méfiance viscérale envers tout ce qui vient du continent, la conviction profonde d’une supériorité morale dû au rôle britannique lors la Seconde guerre mondiale. 

Et surtout une division profonde au sein même du parti conservateur. D’un côté, les europhobes invétérés, qui n’avaient jamais digéré le référendum de 1975 où les deux tiers des Britanniques s’exprimèrent en faveur du maintien de l’adhésion du Royaume-Uni. De l’autre côté, les pro-européens modérés, plutôt admiratifs de la réussite économique allemande, et qui ont aussitôt fait en sorte que Monsieur Ridley soit poussé à démissionner. Trente ans après, le rapport de force semble inversé, mais le gouffre entre les deux camps du parti est exactement le même.

Relance :

Et comment Margaret Thatcher s’est-elle sortie de cette affaire ?

Selon Timothy Garton Ash, l’un des participants à la fameuse réunion de Chequers, elle a clôturé la discussion avec la phrase, « D’accord, d’accord, je vous promets que je serai gentille avec les Allemands. » Elle n’a fait aucun obstacle à la réunification qui a eu lieu en octobre, un mois et demi avant qu’elle ne quitte le pouvoir, poussée à la sortie par son propre parti.

Conclusion :

Être gentil les uns avec les autres, voilà sans ironie aucune une devise valable en 1990 comme en 2020.


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