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Il y a 15 ans, Giscard fait de l’après-vente : l’édito d’Albrecht Sonntag

Written by on 9 avril 2020

Quatrième édito de confinement pour Albrecht Sonntag, qui nous parle en temps normal depuis son bureau à l’ESSCA Ecole de Management, à Angers, mais qui depuis quatre semaines, reste sagement à la maison. Bonjour !

Albrecht, en passant en revue vos éditos des trois dernières semaines, je constate que vous n’avez pas encore parlé de l’après-confinement. 

Et ce n’est pas aujourd’hui que je vais m’y mettre. Ce moment de crise est inédit dans tous ses aspects, et ceux qui estiment pouvoir déjà en analyser les conséquences ne manquent pas de confiance en soi.

Pour ma part, je me contente donc plutôt d’un petit retour en arrière, de quinze ans exactement, vers une soirée d’avril en 2005. Nous sommes à l’ESSCA, dans le grand amphithéâtre que vous connaissez. Il est plein à craquer, car on accueille l’ancien président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, 79 ans à l’époque, pour un discours sur l’Europe, suivi d’un échange avec des étudiants. Si Euradio avait existé à l’époque, vous seriez venus pour couvrir ça en live !

C’est sûr, on n’aurait pas manqué ce rendez-vous. Mais la mi-avril 2005, c’est bien quelques semaines seulement avant le référendum sur ce qu’on appelait le Traité Constitutionnel, non ?

Exact. Giscard est venu assurer le service après-vente d’un produit qu’il avait lui-même fortement contribué à façonner. Entre mars 2002 et juin 2003, il avait présidé les réunions de la « Convention européenne », chargée justement d’élaborer une constitution sur la base des traités existants. Il l’avait fait – il faut le reconnaître – avec énormément de savoir-faire diplomatique, à la fois avec gravité et humour, et en pleine maîtrise du dossier. Il était donc bien placé pour défendre ce traité devant les citoyens. 

Etant donné le résultat détonnant du référendum où le « NON ! » l’a emporté avec 55% des votes, on a un peu vite oublié que la « Convention » elle-même avait été un réel succès. A titre personnel, j’avais été assez épaté de la mise en place de cette institution, éphémère par définition, de la qualité des contributions, et de la transparence avec laquelle on pouvait consulter les travaux sur le web. En juillet 2003, quand Giscard soumettait le texte final solennellement au Conseil européen, j’étais à Bruxelles avec mes étudiants, et nous étions surpris par une atmosphère positive et optimiste partout où nous mettions les pieds. 

La convention était composée de 105 membres, avec des représentants des 15 Etats-membres d’alors et des treize pays candidats de l’époque (y compris la Turquie), du Parlement et de la Commission. Son mandat était de réfléchir à l’avenir de l’Union et de préparer un genre de traité fondamental succinct, appelé « constitution », qui devait faciliter le fonctionnement d’une communauté de bientôt trente membres ou plus. L’idée d’une telle « constitution » était née après les déchirements embarrassants lors de la conférence intergouvernementale de Nice en 2000. Je me souviens d’un Tony Blair exaspéré qui, en sortant de ces réunions au petit matin, lança aux journalistes : « Nous ne pouvons pas continuer comme ça ».

Mais revenons en avril 2005 : comment s’est passé le discours de Giscard à l’ESSCA. 

L’ancien président était de toute évidence ravi de se trouver en compagnie de jeunes étudiants, ce qui lui permettait de faire d’abord un peu de coquetterie sur son âge avancé, tandis que les jeunes étaient fort impressionnés par son charisme.

Son speech était des plus attendus. Evidemment, il défendit son texte avec conviction, et il cachait bien sa grande déception de ce que cette « constitution » était devenue au fil d’acrimonieuses renégociations au sein du Conseil européen. Spectateur impuissant, il avait vu les dirigeants dans leur ensemble adopter des postures et faire preuve d’un égoïsme susceptibles de dégoûter le citoyen le plus enthousiaste de la construction européenne. 

Méconnaissable après moultes coupures et encore plus d’ajouts, la constitution était devenue un pavé indigeste de près de 500 pages, incompréhensible pour toute personne qui ne se trouvait pas par hasard doté d’un doctorat en droit international. Tout sauf une constitution succincte et claire, en somme.

A l’ESSCA, Giscard prêchait à des convertis. Des jeunes gens intelligents et bien formés, multilingues et ouverts au monde – les gagnants de l’intégration européenne, justement. Le même soir, Jacques Chirac avait invité à l’Elysée un panel de 83 jeunes pour débattre de l’Europe. C’était en direct sur TF1 et c’était un désastre. Visiblement, le Président – qui n’avait pas été à la hauteur, ni à Nice en 2000, ni au Conseil par la suite, il faut le rappeler – ne s’attendait aucunement à affronter des peurs, du scepticisme, et un pessimisme devant lequel il capitula, de manière calamiteuse, en concluant « très franchement, je ne le comprends pas et ça me fait de la peine ».

A leur façon, les deux événements et les deux grands dirigeants politiques illustrèrent ce soir-là le gouffre qui s’était ouvert, notamment sur la question européenne, entre les élites françaises et une grande partie de la population en proie à un doute tout à fait légitime et attisé par une campagne référendaire au ton très négatif. 

Quelques semaines plus tard, la constitution rêvée par la Convention européenne a fini dans la poubelle de l’histoire. 

Cela s’est passé il y a quinze ans, mais cela a laissé des traces durables.

Très juste. Nous y reviendrons la semaine prochaine si vous êtes d’accord.


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