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Condamnée à la puissance – le bloc-notes d’Albrecht Sonntag #2

Written by on 25 septembre 2020

Albrecht Sonntag, professeur à l’ESSCA Ecole de Management, à Angers, s’interroge sur une expression qui était passée un peu de mode, mais qui se retrouve, en 2020, à nouveau à l’ordre du jour… 

Exactement. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais dans les années 1990 et 2000, l’expression « l’Europe puissance » avait une grande place dans le débat public sur l’avenir européen. 

Ce concept, très français au demeurant et difficilement traduisible dans la plupart des langues, était généralement opposé à son contraire, à savoir « l’Europe marché »

On prenait position dans ce débat selon qu’on défendait l’idéal d’une union politique ou qu’on s’accommodait d’un espace économique dépourvu d’ambition autre que d’augmenter la prospérité au sein d’un marché commun.

N’ayons pas peur des mots : c’était un combat d’idées de nature idéologique.

C’était aussi une époque charnière, juste avant le grand élargissement de 2004 !

C’est vrai : il était alors évident que l’adhésion pleine et entière des douze nouveaux membres n’était plus qu’une question de temps, mais il était tout aussi évident que le fonctionnement et la capacité d’agir de l’Union européenne allait en pâtir, vu qu’ils montraient déjà ses limites à seulement quinze Etats-membres.

Il y avait alors un débat assez passionné entre ceux qui exigeaient que cet élargissement soit impérativement précédé d’un « approfondissement », c’est-à-dire d’une révision des mécanismes de prise de décision, notamment dans la perspective d’une politique étrangère, peut-être pas « commune », mais au moins plus cohérente et crédible.

L’un des défenseurs les plus ardents de « l’Europe-puissance » était Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères au gouvernement de Lionel Jospin, témoin exaspéré des laborieuses négociations du traité de Nice. Selon lui, il était souhaitable, je cite, 

« que l’Europe puisse exercer l’influence la plus grande possible dans le monde, incarner et défendre une certaine conception des relations internationales, bref : qu’elle existe stratégiquement, c’est-à-dire diplomatiquement, (…) qu’elle ne soit pas qu’un simple espace économique. »

« L’Europe-puissance », donc ! Selon vous, Albrecht, était-ce une vision sérieuse ou juste une illusion ?

Je m’entends encore dire en classe que c’était du « wishful thinking » : souhaitable, mais pas réalisable dans les circonstances. Les défenseurs de « l’Europe-puissance » se faisaient taper sur les mains par beaucoup d’observateurs, notamment du camp britannique. Pour le grand historien Tony Judt, cela confirmait bien son analyse de l’Union politique comme « a grand illusion » – titre d’un très bon petit livre, soit dit en passant.

De toute façon, les conditions n’étaient pas réunies. 

En 2003, l’invasion américaine en Irak a profondément divisé les Etats-membres ;
en 2004, l’élargissement a eu lieu sans véritable approfondissement ;
et en 2005, la France a voté « NON » au référendum sur le traité constitutionnel. 

Fin de la discussion – et pleine concentration sur le marché unique, seul véritable dénominateur commun.

Mais quinze ans plus tard, la situation n’est plus la même !

Effectivement. Plusieurs facteurs ont radicalement changé :

D’abord, les Britanniques ne sont plus là. Et avec eux est parti leur refus catégorique d’envisager quoi que ce soit au-delà du marché.

Ensuite, le marché unique lui-même est devenu un levier de puissance. C’est lui qui permet à l’Europe de se faire entendre, même par les Etats-Unis et la Chine.

Enfin, les crises successives – financière, migratoire, sanitaire – ont changé la donne. On est en train de comprendre dans plusieurs capitales européennes que pour peser un tant soit peu sur le cours du monde et défendre son mode de vie, autant se donner les moyens.

Qu’elle le veuille ou non, en 2020, l’Union européenne est en quelque sorte condamnée à développer ses ressources de puissances sur l’échiquier mondial.

L’avènement tardif de l’Europe-puissance alors ?

Absolument, mais « chut » : il ne faut surtout pas le dire ! Le mot « puissance » passe toujours mal à certains endroits. Utilisons plutôt l’adjectif « géopolitique ». Cela veut dire la même chose, mais c’est tellement plus convenable. 


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