Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.
Nous nous retrouvons pour un épisode consacré au tourisme spatial, un aspect de l’exploration spatiale régulièrement plébiscité par les célébrités qui le pratique, et sans doute très lucratif pour les entreprises qui le proposent ?
C’est le besoin de rentrées d’argent qui a motivé la première commercialisation d’un vol spatial, et ironie du sort pour un pays à l’histoire communiste, c’est la Russie qui a lancé la tendance ! A l'époque, l'entreprise MirCorp, qui opérait la station spatiale MIR, avait besoin d’argent pour financer son entretien, le module était très vieillissant. MIR a été désorbité avant que le premier touriste n’ai l’occasion d’y aller, mais Dennis Tito, un homme d’affaires américain diplômé en ingénierie aérospatiale qui avait travaillé pour la NASA —on parle d’un profil un peu différent des touristes spatiaux plus récents— avait déjà payé 20 millions de dollars, et il a été longuement entraîné, presque comme un cosmonaute, et a passé quelques jours sur l’ISS, plutôt que MIR, avec une mission de Roscosmos en 2001.
Une histoire du tourisme spatial finalement plus ancienne que les publications de célébrités ne le laissent penser.
Effectivement, c'étaient les balbutiements. L’ISS a accueilli quelques personnes fortunées –au sens propre comme figuré– dans les années 2000, contre des sommes ayant participé à entretenir les modules de la station.
La naissance du tourisme spatial tel qu’on le connaît aujourd’hui, c’est-à-dire du tourisme suborbital, dans un avion-navette qui reste sous la barre d’altitude communément admise comme celle de l’espace, a commencé dans les années 2010, avec notamment Virgin Galactic.
Pourquoi appeler tourisme spatial une activité qui ne va pas réellement dans l’espace ?
Deux raisons : la première, c’est que pour des motivations purement politiques, les Etats-Unis ont fixé leur reconnaissance de l’espace orbital à 80 km de la surface terrestre, là où le reste du monde et la communauté scientifique en particulier fixe la transition entre espace aérien et espace orbital à 100 km. Deuxième raison, plus évidente : les entreprises qui proposent ces vols en font la promotion comme d’un vol dans l’espace, et ça les arrange bien qu’officiellement pour les Américains, qui sont essentiellement le public visé, ça soit légalement dans l’espace que les riches et célèbres volent quelques minutes.
Quel est l’intérêt du tourisme spatial ?
Objectivement, quasiment aucun. Les touristes sur ces vols voient la courbure de la Terre, mais ne sont pas dans l’espace stricto sensus. Ça reste une expérience exceptionnelle pour laquelle ils sont prêtes et prêts à payer très cher. Les effets de micro-gravité permettent quand même d’embarquer quelques expériences mineures qui sont menées pendant ces vols.
L’intérêt pour les entreprises qui proposent ces vols, à savoir Virgin Galactic et Blue Origin, est bien sûr pécunier : les billets se vendent aux alentours d’un demi-million de dollars pour un vol de quelques heures et quelques minutes en zéro gravité.
C’est d’ailleurs Blue Origin qui s’était attiré les foudres du public lors de son vol entièrement féminin avec pour tête de proue la chanteuse Katy Perry.
Ç’a été un fiasco de communication auquel ils ne s’attendaient clairement pas, au contraire : la fiancée de Jeff Bezos, le propriétaire de Blue Origin et Amazon, avait organisé le vol comme une action militante pour la représentation des femmes, ce qui est en soi un but louable, mais ils s’y sont très mal pris.
Les combinaisons, qui ont longtemps été complètement inadaptées au corps féminin et dont beaucoup d’astronautes femmes se sont plaintes, étaient là spécialement conçues pour des femmes, sauf qu’au lieu d’en faire un symbole d’adaptation, ils se sont tournés vers une maison de haute couture, ce qui a rendu l’initiative très “les femmes et la mode” plutôt que “la science pour tout le monde”. En plus, Bezos est un donateur du Parti Républicain, qui était en 2024 et 2025 en plein massacre des droits des femmes et du droit des femmes à accéder à l’avortement.
Et puis évidemment, c’est l’épitome des riches et puissants complètement déconnectés de la réalité : le coût environnemental d’un vol comme ça est énorme, et là où l’exploration et exploitation de l’espace dans un but scientifique ou militaire ou de communication civiles peut se justifier et être compensé par des avantages pour le plus grand nombre, ici c’est juste l’activité de millionnaires qui ne savent plus quoi faire de leur argent et se fichent de l’environnement.
Quel est l’avenir du tourisme spatial ?
Radieux, plus que celui de l’exploration pour la science. La privatisation des stations spatiales qui s’annoncent post-ISS va encourager leurs opérateurs à offrir des vacances en orbite aux multi-millionnaires et milliardaires. Et pour peu que des donations soient faites aux bons législateurs, il n’y a aura pas de régulations punitives pour empêcher cette débauche d’émissions de carbone…
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.