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Tallinn : Des services numériques sans complexes et sans concession

Photo de Hongbinsur Unsplash Tallinn : Des services numériques sans complexes et sans concession
Photo de Hongbinsur Unsplash

Une chronique de Christine Le Brun, Experte Smart Cities & Places chez Onepoint, où nous parlerons de villes, d’outils et de technologies numériques, de données, mais aussi des citoyens et de ceux qui font les villes.

Christine Le Brun, vous êtes experte en territoires intelligents au sein du groupe Onepoint. Dans votre chronique de la semaine, nous allons parler d’une capitale européenne souvent encore méconnue : Tallinn, en Estonie.

Chère Laurence, sauriez-vous bien situer cette ville de 450 000 habitants, qui fait face à Stockholm de l’autre coté de la mer Baltique ? Elle est parfois surnommée Tallinn Digital City. Et si elle est bien moins connue, et moins citée, que Barcelone ou Londres, c’est pourtant l’une des plus avancées au monde en termes de transformation numérique.

Et d’où cela vient-il ?

Pour comprendre, il faut revenir au début des années 90, à la chute de l’URSS, quand l’Estonie conquiert son indépendance. Près d’1/3 de la population est concentrée à Tallinn mais le reste se répartit sur un territoire grand comme la Belgique ou les Pays Bas. Pour organiser sa nouvelle administration, sa gouvernance et ses services publics, avec des ressources financières limitées, le pays a donc dû mettre les bouchées doubles, et surtout faire preuve d’innovation.

C’est donc comme cela qu’ils sont devenus un pays champion de la transformation numérique de l’État ?

Tout à fait. On était aussi en plein essor d’Internet et le pays s’est engouffré dans ce qu’il a vu comme une opportunité d’inventer son propre modèle et d’offrir un maximum de services à l’ensemble de ses habitants. Cette ambition s’est concrétisée dès les débuts 2000 par la création de la plateforme d’état X-Road.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de l’envergure de ces services publics numérisés ?

Et bien par exemple à Tallinn, les citoyens disposent d’une centaine de services électroniques entièrement numériques. Cela inclut la demande d’allocation de naissance, l’envoi de requêtes aux archives, le soutien aux entrepreneurs ou encore les demandes de licences et de permis. 100 % des prescriptions médicales sont fournies en ligne, et 30 % des citoyens votent électroniquement.

Et je suppose qu’une telle diversité doit reposer sur une infrastructure numérique globale, liée à l’identité de chacun ?

Absolument. La notion de signature électronique est omniprésente, et pour cela, 98 % des citoyens possèdent une carte d’identité numérique. Associée à un code PIN, cette carte sert de moyen d’authentification et de signature pour tout type de transactions et de démarches, que ce soit au niveau des banques, des commerces ou encore des transports. Seuls trois actes sont exclus du champ de la signature électronique : le mariage, le divorce et l’emprunt immobilier. Cela laisse la place à pas mal de services quand même.

Mais est-ce que tout le monde a vraiment accès à tous ces e-services de manière égale ?

Vous avez raison de poser la question, car qui dit services entièrement numérisés, dit nécessité de pouvoir s’y connecter, et donc de disposer d’un réseau fiable. Et en effet, Tallinn et même toute l’Estonie, ont mis le paquet sur les infrastructures, en commençant par les écoles, les administrations et les foyers, même les plus ruraux. Ce qui fait que 85 % de la population est connectée au haut débit, en plus de très nombreux points d’accès en wifi dans tous les lieux accueillant du public.

Et si le citoyen a accès à toutes ces démarches, est ce que les entreprises et les administrations ont aussi des outils innovants ?

A ce niveau-là aussi c’est très intéressant. Depuis l’origine, le système a été pensé pour apporter plus de fluidité entre tous les acteurs et pour cela, l’open data et l’interopérabilité ont été une priorité. Au cœur du dispositif, il y a le principe « Once-Only » qui dit que l’administration n’a pas le droit de demander deux fois la même information à un citoyen dans sa vie… Ensuite, les agences publiques sont légalement tenues de partager et de réutiliser ces informations en interne. Par exemple au moment de l’enregistrement d’une naissance, cette donnée est communiquée automatiquement à l’ensemble des services sociaux, de santé, etc, ce qui élimine des montagnes de paperasse et de bureaucratie. Et c’est la plateforme X-Road qui fait le lien entre tout le monde. L’infrastructure agit comme un pipeline de données, qui relie entre elles les bases de données publiques et privées. Aujourd’hui, plus de 900 organisations y ont accès.

Mais est ce que tout cela est bien accepté par la population, toutes ces données personnelles qui sont dématérialisées et disponibles de manière facilitée ?

La confiance numérique, c’est en effet quelque chose qui ne se décrète pas. Le gouvernement estime qu’elle se gagne grâce à des services fiables, des processus équitables, de la transparence et un accès libre à l’information. Chaque citoyen est naturellement le propriétaire de ses propres données et pour leur permettre de contrôler ce qui en est fait, ils peuvent utiliser un « Traqueur de données ». Grâce à cet outil, ils peuvent consulter leurs dossiers personnels, voir qui a accédé à leurs informations, et même accorder ou refuser des autorisations. Par exemple, un citoyen cherchant un second avis médical peut cacher les détails de sa visite à un autre médecin pour éviter tout parti pris. Cela instaure une meilleure confiance dans le système. Et enfin, l’accès non autorisé aux données d’un citoyen relève de l’infraction pénale. Cela souligne le sérieux avec lequel cette question est prise.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.