Une chronique de Christine Le Brun, Experte Smart Cities & Places chez Onepoint, où nous parlerons de villes, d’outils et de technologies numériques, de données, mais aussi des citoyens et de ceux qui font les villes.
Christine Le Brun, vous êtes experte en territoires intelligents au sein du groupe Onepoint. L’adaptation au changement climatique est un enjeu majeur des villes, et aujourd’hui nous allons voir comment Angoulême s’empare du sujet, en faisant de l’aquapuncture…
Joli néologisme non ? En termes d’adaptation, il s’agit ici de végétalisation. En effet, nous en avons déjà parlé, la végétalisation permet de mieux gérer les épisodes de canicule, en créant des ilots de fraicheur dans les rues, les cours d’écoles, ou ailleurs. C’est pourquoi de nombreuses villes se sont lancées dans de grands plans de verdissement, comme par exemple Tours qui annonçait en 2021 vouloir planter 3500 arbres d’ici la fin de la mandature.
Mais je suppose que ce n’est pas l’approche dont vous allez nous parler aujourd’hui ?
Je vois que vous commencez à bien me connaitre, Laurence. J’aime bien les idées malines qui sortent de la voie normale. Et en effet, plutôt qu’un grand plan à la main de la municipalité, à Angoulême on prend le problème en sens inverse et on cherche à démultiplier les initiatives en allant chercher d’autres contributeurs.
Et qui donc sont ces contributeurs ?
Et bien ce sont les entreprises. Elles aussi sont exposées aux effets du changement climatique, qui peut avoir des impacts dramatiques sur leurs activités. Et elles se sentent de plus en plus concernées. Certaines se regroupent d’ailleurs pour réfléchir à des solutions dans le cadre des CEC, les Convention des Entreprises pour le Climat. L’idée d’Angoulême est de les associer à la démarche de verdissement de la ville en leur proposant un projet simple à mettre en œuvre. Ce projet c’est l’aquapuncture, et il s’appelle « Qui veut rafraichir Angoulême ? ».
Laissez-moi deviner… l’idée ce serait donc de créer des petits points de végétalisation très localisés, mais situés en des endroits stratégiques ?
Tout à fait. Dans de nombreuses situations, on prend conscience que la transformation des territoires ne pourra pas se faire grâce à un seul grand projet englobant et compliqué à mettre en œuvre, mais plutôt grâce à une multitude de micro-projets, partout où c’est possible, en mobilisant les efforts d’un maximum de contributeurs. Ici, les micro-projets, c’est la création de mini-ilots de fraicheur.
Mais dans aquapuncture, il y a « aqua », alors quel est le rapport avec l’eau ici ?
Excellente question Laurence ! L’idée ce n’est pas seulement de planter des arbres, mais aussi d’en profiter pour mieux gérer l’eau de pluie, un peu comme à Copenhague dont nous parlions il y a quelques semaines. Dans les villes, les eaux de pluie sont traitées comme un déchet, elles sont évacuées. Il est grand temps de les considérer comme une ressource. La démarche consiste à déconnecter l’eau de pluie des réseaux pour la diriger, partout où c’est possible, vers ces points d’aquapuncture qui deviennent alors des zones d’infiltration propices à la création de micro-îlots de fraicheur. Cela permet aux arbres de pousser et de remplir leurs fonctions de rafraichissement, d’infiltration, de captage de CO2 et d’augmentation de la biodiversité.
Et comment tout cela se met-il en œuvre ?
Comme dans l’acupuncture, l’idée est de minimiser l’intervention, pour un maximum de résultat. On intervient de façon ponctuelle, uniquement sur le foncier privé, et aux endroits propices à l’infiltration de l’eau et à la plantation des arbres. Sur les parkings, les cours, les espaces de travail, là où se joue déjà le quotidien. Par exemple, en redirigeant des descentes de gouttières vers un futur espace vert. On optimise les budgets en offrant une contribution au financement. Et on le planifie à grande échelle pour générer tout un ensemble de micro-projets qui agiront globalement pour préserver la ressource en eau tout en créant des ilots de fraicheur.
Vous parlez ici de planification, c’est donc que la municipalité reste à la manœuvre derrière ces initiatives ?
Tout à fait, et c’est aussi là qu’on met un peu de technologie. Grâce à l’analyse de photos aériennes du territoire par machine learning, et au croisement de données, il est possible de qualifier chaque parcelle cadastrale privée avec une sorte d’indicateur pour savoir s’il serait facile d’y accueillir un point d’aquapuncture. Cet indice de facilité, calculé à l’échelle de l’agglomération, permet d’identifier et de prioriser les sites les plus propices. Là où l’eau de pluie pourra s’infiltrer et permettra à la végétation de pousser. La municipalité peut ainsi cibler et communiquer prioritairement vers ces entreprises candidates.
C’est intéressant en effet cette idée d’impliquer les entreprises dans la démarche. Cela permet aussi de les sensibiliser à la notion d’adaptation au changement climatique.
Exact. On a l’habitude de faire peser la responsabilité de l’adaptation sur les collectivités territoriales. Et elles jouent leur part bien sur, notamment avec de nombreux projets au sein des cours d’écoles. Mais ici, on cherche à exploiter le gisement énorme qui existe au niveau du foncier privé et à favoriser une mobilisation collective. Une fois de plus, on est plus intelligents et plus efficaces à plusieurs. Et on recueille aussi les bénéfices à plusieurs. Pour les entreprises, c’est plus de résilience, et des environnements de travail plus agréables et attractifs. Pour Angoulême, c’est la réduction des ilots de chaleur et une meilleure gestion de l’eau de pluie qui favorise l’infiltration et limite les ruissellements. Et pour la biodiversité, c’est également tout benef car ces points d’aquapuncture contribuent à la régénération des sols et à la création d’espaces d’accueil pour les insectes et les oiseaux notamment. En somme c’est tout un territoire qui prend ses responsabilités et qui agit face aux risques climatiques.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.