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Rotterdam : Les taxes ne tombent pas du ciel

Photo de Dennis Möller sur Unsplash Rotterdam : Les taxes ne tombent pas du ciel
Photo de Dennis Möller sur Unsplash

Une chronique de Christine Le Brun, Experte Smart Cities & Places chez Onepoint, où nous parlerons de villes, d’outils et de technologies numériques, de données, mais aussi des citoyens et de ceux qui font les villes.

Bonjour Christine Le Brun, vous êtes experte en territoires intelligents au sein du groupe Onepoint. Aujourd’hui nous allons parler d’un projet qui a permis à la ville de Rotterdam d’optimiser la collecte des taxes liées à l’évolution des habitations. Ça n’a pas dû plaire à tout le monde !

C’est certain qu’à cause de ce projet, certains citoyens se sont fait rattraper par la patrouille. Cependant, le but des projets de ville intelligente est de permettre aux villes de mieux fonctionner, alors il n’y a rien d’étonnant à ce que l’équilibre de leurs finances fasse parfois partie des axes qui sont travaillés. Mais nous allons voir que ce n’est pas la seule finalité.

De quoi s’agit-il alors ?

Le fait de bien connaitre le parc immobilier et de suivre précisément ses évolutions est très important pour la fiscalité, mais aussi pour l’urbanisme et pour la gestion de la transition énergétique. En ce qui concerne le premier point, à Rotterdam, la valeur des propriétés dépend de leur taille et de leur emplacement, mais aussi des évolutions comme les extensions ou les modifications de toiture qui font gagner de la surface habitable. Un grand nombre de ces changements ne sont pas soumis à des permis ou à des déclarations, et sont donc absents des bases de données officielles. Ces lacunes ont conduit à une sous-évaluation de certains biens immobiliers, et à des dossiers fiscaux incomplets.

Et donc, pour remédier au problème, ils appelé l’intelligence artificielle à la rescousse !

Alors je précise tout de suite qu’il ne s’agit pas ici d’IA générative. ChatGPT n’a pas ce type de finalité et n’est pas compétent pour ce genre de tâches. La solution développée à Rotterdam s’appuie sur les techniques de computer vision, la vision par ordinateur, une technique en fait assez ancienne. C’est une branche de l'intelligence artificielle qui permet à une machine d'analyser et de traiter des images ou des vidéos. Ici en l’occurrence, ce sont des images aériennes et satellites à haute résolution qui sont analysées pour détecter les modifications des bâtiments, les créations d’ouvertures ou encore l’installation de panneaux solaires. Les données obtenues sont ensuite croisées avec les informations présentes dans les bases d’imposition. Pour éviter les erreurs, tout est vérifié par les agents municipaux, puis les bases de données patrimoniales et fiscales sont mises à jour. Cela permet alors de faire une évaluation plus précise et plus juste des taxes foncières.

Mais vous me disiez que ce n’était pas la seule application visée par la ville ?

Tout à fait. Déjà, en termes d’efficacité dans la connaissance du bâti, on est passé d’un système qui demandait des mois d’inspection fastidieuse, à quelque chose de beaucoup plus instantané. Les données collectées viennent alimenter le système d’information géographique et le jumeau numérique de la ville, et donc les applications qui en découlent. Par exemple, dans le domaine de la transition énergétique. Les installations de panneaux solaires ont un impact sur la demande en énergie, et le fait de ne pas bien connaitre l’état des toitures à l’échelle de la ville créait des difficultés dans la planification et l’évolution des infrastructures énergétiques, en particulier les projets de réseaux intelligents, comme les smart grids qui utilisent l’énergie solaire. La mise à jour des bases de données permettra de fiabiliser les études de nouveaux systèmes énergétiques décentralisés.

Et, Christine, on parle quand même d’IA qui travaille sur des données patrimoniales, sur les caractéristiques précises des maisons. Est-ce qu’il n’y a pas un risque vis-à-vis de la vie privée et des propriétaires, vu qu’il s’agit entre-autres de maisons particulières ?

C’est un sujet sensible en effet. Il faut s’assurer que les données personnelles et des ménages soient protégées et traitées conformément à la réglementation en vigueur. A l’échelle européenne, je rappelle qu’il y a principalement 3 textes de référence qui encadrent ce type de pratiques : le RGPD, c’est-à-dire le Règlement Général sur la protection des données, le Data Act et enfin concernant l’IA, l’AI Act. Dans le cadre de ce projet, la confidentialité des données est évidemment centrale et garantie. Et par ailleurs, la ville de Rotterdam s’est associée avec d’autres villes comme Amsterdam, Barcelone ou Sofia pour créer un registre des systèmes d’IA. Le but est de répertorier et documenter précisément ces systèmes, d’évaluer leurs risques et de s’assurer qu’ils respectent les exigences de l’AI Act. Cette initiative, supportée et encouragée par le réseau de villes innovantes Eurocities, vise à poser le cadre d’une utilisation éthique, transparente et juste des algorithmes. C’est un enjeu crucial pour les collectivités pour qu’elles puissent continuer à innover et bénéficier des apports de l’intelligence artificielle.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.