Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Confrontations Europe a récemment publié un dossier spécial sur l’accès à l’alimentation pour toutes et tous en Europe, cofinancé par la Commission européenne, et en collaboration avec l'Institut d’études politiques de Strasbourg. Dans cet épisode d’Echos d’Europe, Michel Derdevet revient ce dossier.
Pourquoi, en Europe, la précarité alimentaire progresse alors même que nous produisons suffisamment pour nourrir l’ensemble de la population ?
Cela peut sembler paradoxal car ce problème n’est pas agricole, il est social et économique. Depuis 2020, trois chocs se sont cumulés : la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et une inflation historique, notamment sur l’énergie et l’alimentation. En 2025, près de 9,5 % des Européens ne peuvent pas s’offrir un repas comprenant de la viande, du poisson ou une alternative végétarienne tous les deux jours. L’Union européenne reste pourtant autosuffisante grâce à la Politique agricole commune, mais la hausse des dépenses contraintes — logement, énergie, transport — a comprimé le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes. Pour eux, l’alimentation devient une variable d’ajustement. Et ce n’est pas tant la quantité disponible qui pose problème, mais le pouvoir d’achat diminué. En 2024, les Européen.ne.s consacraient en moyenne 2 500 euros de leur budget annuel à la consommation de produits alimentaires, soit une augmentation de 100 euros en un an.
Comment l’aide alimentaire est-elle organisée aujourd’hui en Europe ?
L'aide alimentaire repose sur un système à plusieurs niveaux, largement décentralisé. L’Union européenne finance, principalement via le Fonds social européen plus, qui a intégré l’ancien FEAD, mais elle ne distribue pas directement des denrées. Les États membres élaborent des programmes nationaux, puis les associations assurent la distribution concrète. Les banques alimentaires, fédérées notamment au sein de la Fédération européenne des banques alimentaires, accompagnent plus de 12 millions de personnes chaque année. À côté d’elles, des organisations comme les Restos du Cœur, Caritas ou la Croix-Rouge jouent un rôle central. Mais ce modèle repose fortement sur le bénévolat et les dons privés, dans un contexte où les surplus agricoles ont diminué et où la concurrence pour l’accès aux invendus s’est intensifiée. Autrement dit, le système tient, mais il est sous tension.
Pourquoi ce modèle atteint-il aujourd’hui ses limites ?
Ce modèle-ci semble aujourd’hui à bout de souffle parce qu’il fonctionne comme un amortisseur social, pas comme une réponse structurelle aux causes de la pauvreté. L’aide alimentaire ne réduit ni les inégalités de revenus ni la précarité de l’emploi ; elle en atténue les effets. De plus, son financement reste incertain, notamment dans le cadre des négociations du prochain budget pluriannuel européen. L’accès est également inégal selon les territoires, le statut administratif ou la capacité à effectuer des démarches parfois complexes, sans compter la stigmatisation qui freine le recours. Enfin, la précarité alimentaire demeure statistiquement mal identifiée au niveau européen : elle est souvent diluée dans les indicateurs généraux de pauvreté. Or, ce que l’on mesure mal, on le traite difficilement. Le défi pour l’Union européenne n’est donc pas seulement de maintenir l’aide existante, mais de penser l’accès à l’alimentation comme une composante centrale des politiques sociales, économiques et territoriales.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.