Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Dans cet épisode d'Échos d'Europe, Michel Derdevet revient sur un rapport publié par Confrontations Europe consacré aux mécanismes européens de protection contre le chômage.
Derrière une question très concrète se cache en réalité un débat majeur pour l'avenir de l'Union : comment protéger les travailleurs lorsque les crises frappent certains pays plus durement que d'autres ? Entre solidarité européenne, souveraineté nationale et stabilité économique, le dossier explore les pistes qui pourraient permettre à l'Europe de mieux faire face aux prochains chocs.
Pourquoi l'Union européenne s'intéresse-t-elle de plus en plus à la question du chômage ?
Parce que les crises récentes ont montré que les économies européennes sont profondément interdépendantes. Lors de la crise financière de 2008 puis de la pandémie de Covid-19, certains États ont vu le chômage exploser tandis que d'autres résistaient mieux. Or lorsque l'emploi se dégrade fortement dans un pays, les conséquences se font rapidement sentir dans toute l'Union.
Traditionnellement, les politiques de l'emploi relèvent des États membres. Chaque pays dispose de son propre système d'assurance chômage, avec ses règles, ses financements et ses niveaux d'indemnisation. Mais les crises ont révélé une difficulté : tous les États ne disposent pas des mêmes marges budgétaires pour soutenir les salariés lorsqu'un choc survient.
C'est ce constat qui a conduit les institutions européennes à réfléchir à des mécanismes communs de soutien. L'objectif n'est pas nécessairement de créer un chômage européen unique, mais plutôt de mettre en place des outils capables d'aider rapidement un État confronté à une hausse brutale du chômage. L'enjeu est autant économique que politique : renforcer la résilience de la zone euro tout en donnant un contenu plus concret à la solidarité européenne.
L'Europe dispose-t-elle déjà d'outils pour protéger l'emploi en période de crise ?
Oui, et le meilleur exemple est sans doute le programme SURE, mis en place pendant la pandémie de Covid-19.
À l'époque, de nombreux gouvernements ont créé ou renforcé des dispositifs de chômage partiel afin d'éviter des licenciements massifs. Pour les aider à financer ces mesures, l'Union européenne a mobilisé jusqu'à 100 milliards d'euros sous forme de prêts accordés aux États membres.
Ce programme a constitué une étape importante dans l'histoire sociale européenne. Pour la première fois, l'Union a joué un rôle direct dans le financement de politiques destinées à préserver l'emploi. Des millions de salariés et d'entreprises ont bénéficié indirectement de ce soutien.
Mais SURE avait aussi ses limites. Il s'agissait d'un dispositif exceptionnel, créé en réponse à une crise exceptionnelle. Une fois la pandémie passée, le mécanisme a pris fin. C'est pourquoi plusieurs économistes et responsables européens défendent aujourd'hui l'idée d'un instrument plus permanent, capable d'être activé automatiquement lors de futures crises.
La question est donc devenue la suivante : faut-il attendre la prochaine urgence pour agir, ou construire dès maintenant un filet de sécurité européen durable ?
Et quelles sont les principales difficultés à la création d'un tel mécanisme européen contre le chômage ?
Le principal obstacle est politique.
Tous les États membres s'accordent sur l'importance de protéger l'emploi, mais ils ne partagent pas toujours la même vision de la solidarité européenne. Certains pays craignent qu'un mécanisme commun ne conduise à des transferts financiers permanents entre États. D'autres redoutent une remise en cause de leurs systèmes nationaux d'assurance chômage.
Il existe aussi une difficulté technique. Les marchés du travail européens sont très différents. Les taux de chômage, les niveaux de salaire, les conditions d'indemnisation ou encore les règles de financement varient fortement d'un pays à l'autre. Construire un dispositif commun sans uniformiser ces systèmes constitue donc un exercice complexe.
Pour autant, les auteurs de la publication soulignent que les débats progressent. L'expérience de la pandémie a montré qu'une action européenne coordonnée pouvait être efficace et rapidement mobilisée. De nombreux experts estiment désormais qu'un mécanisme de réassurance chômage pourrait renforcer la stabilité économique de l'Union tout en respectant les compétences nationales.
Au fond, cette réflexion dépasse largement la seule question du chômage. Elle pose une interrogation centrale pour l'avenir du projet européen : jusqu'où les États membres sont-ils prêts à partager les risques pour mieux affronter ensemble les crises de demain ?
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.