Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Dans cet épisode d’Échos d’Europe, Michel Derdevet revient sur un article de Claude Desama, ancien député européen du parti socialiste belge, publié par Confrontations Europe et consacré à une page méconnue mais essentielle de l’histoire européenne : le projet de Communauté européenne de défense, imaginé dès les années 50 par les six États fondateurs de la construction européenne. À travers cette réflexion, il revient sur les origines historiques de cette idée et explique pourquoi le contexte international actuel pousse l’Europe à repenser sa souveraineté militaire.
Pourquoi la question d’une défense européenne revient-elle aujourd’hui au centre du débat ?
L’idée d’une défense européenne commune n’est pas nouvelle. Dès les années 50, les six pays fondateurs avaient envisagé la création d’une Communauté européenne de défense avec une armée intégrée, un commandement unifié et un budget commun. Mais ce projet n’a jamais vu le jour après son rejet par l’Assemblée nationale française en 1954.
Par la suite, la sécurité européenne a principalement reposé sur l’OTAN et sur la protection américaine. Mais aujourd’hui, le contexte géopolitique a profondément changé.
La guerre en Ukraine, la menace russe et le désengagement progressif des États- Unis obligent l’Europe à réfléchir à sa propre capacité de défense. Pour Claude Desama, cette situation remet directement sur la table la question de l’autonomie stratégique européenne.
Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à une véritable défense européenne ?
Le premier obstacle est politique. L’Union européenne reste une organisation où les États conservent l’essentiel du pouvoir en matière de politique étrangère et de défense. Les institutions européennes actuelles ne permettent pas encore d’exercer une souveraineté commune dans ce domaine. Contrairement à la monnaie ou à la politique financière, la défense reste largement nationale.
Il existe aussi des difficultés stratégiques importantes. Certains pays européens restent très attachés à l’OTAN, tandis que d’autres souhaitent davantage d’autonomie vis-à-vis des États-Unis. À cela s’ajoute la question sensible de la dissuasion nucléaire française, qui supposerait à terme une forme de mutualisation.
Mais malgré ces obstacles, Claude Desama estime que les évolutions actuelles rendent cette coopération de plus en plus nécessaire et réaliste.
Que changerait concrètement la création d’une Communauté européenne de défense ?
L’objectif serait de permettre à l’Europe d’assurer sa sécurité de manière plus autonome et plus coordonnée. Une telle communauté pourrait mutualiser certains moyens militaires, rationaliser la production d’armements et renforcer la coopération entre les États européens.
Au-delà de l’aspect militaire, il s’agirait aussi d’un projet politique fort. Cette défense commune pourrait devenir une nouvelle étape de la construction européenne, dans la continuité des grands projets lancés après la Seconde Guerre mondiale.
Claude Desama considère même que le contexte actuel représente une occasion historique pour l’Europe de démontrer sa capacité d’innovation politique et de prouver qu’elle peut encore peser dans l’équilibre mondial.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.