Il était une fois l'Europe

Le 22 janvier 1963

Source wikipedia copyright  Bundesarchiv, B 145 Bild-P106816 / CC-BY-SA 3.0 Le 22 janvier 1963
Source wikipedia copyright Bundesarchiv, B 145 Bild-P106816 / CC-BY-SA 3.0

Dans Il était une fois l'Europe, l'historien Sylvain Schirmann revient sur des dates emblématiques de l'Histoire de l'Europe toutes les deux semaines sur Euradio

Aujourd’hui, dans Il était une fois l’Europe, retour dans le salon Murat du palais de l’Élysée, le 22 janvier 1963.


Il est un peu plus de 15h lorsque Charles de Gaulle et Konrad Adenauer signent, côte à côte, un texte de quelques pages… mais qui va changer durablement les relations entre la France et l’Allemagne.

Sylvain Schirmann, dans quel contexte ce traité est-il signé ?
 Aussi, derrière cette signature, il y a une dimension personnelle entre ces deux hommes… A quel point cela a-t-il compté ?

Il y a eu deux épisodes qui permettent de comprendre la signature du traité de l’Elysée. Le premier concerne les discussions autour des plans Fouchet à travers lesquels le général de Gaulle souhaitait créer une Europe puissance de nature intergouvernementale capable d’exister entre les deux Grands, Etats-Unis et URSS. Cela supposait revendiquer une forme d’autonomie par rapport à nos alliés américains, notamment en matière de défense et de politique étrangère. Les partenaires de la France n’en voulaient pas et ont mis en échec les plans Fouchet. Le deuxième épisode concerne lui la première candidature du Royaume-Uni. En 1961, les Britanniques avaient exploré les conditions pour entrer dans la CEE, une approche qui avait soutien des Etats du Benelux, de la RFA, mais dont le général de Gaulle ne voulait pas, car les Britanniques seraient pour lui « le cheval de Troie » des Américains dans les instances communautaires. Il opposa donc un veto à la candidature britannique en janvier 1963.

En réalité dès l’échec des plans Fouchet, il a cherché dans un accord avec Adenauer l’amorce de son idée d’Europe puissance. Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois en septembre 1958 à Colombey-les-Deux Eglises, dans la demeure privée du général. Tous les deux avaient une estime mutuelle et avaient conscience d’être entrés dans l’histoire. Chacun avait très rapidement compris quel était l’intérêt pour les deux Etats d’avoir un traité bilatéral de coopération exclusive. C’est un sens bien compris de leurs intérêts qui est à l’origine du traité de l’Elysée pour les deux signataires (retrouver de la puissance et de la souveraineté), car la réconciliation franco-allemande avait elle déjà débuté avec la Déclaration Schuman. 


Que prévoit ce traité ? Comment structure-t-il cette nouvelle coopération franco-allemande ?
 Et pourquoi, à l’époque, suscite-t-il autant de critiques, notamment du côté allemand ?

Ce traité organise des rencontres régulières entre les responsables des deux Etats : au sommet deux fois par an (bien davantage aujourd’hui), des rencontres plus fréquentes entre responsables ministériels (affaires étrangères, défense, économie, finances, etc) et des échanges permanents entre hauts fonctionnaires français et allemands. Le traité prévoit également que les responsables des deux Etats se consultent avant chaque initiative majeure de l’une ou de l’autre des deux puissances, ou avant chaque réunion internationale qui concerne les deux Etats. Enfin pour ménager un avenir à cette relation, on crée une organisation internationale commune, l’OFAJ -Office franco-allemand pour la jeunesse, qui organise les échanges de jeunes, notamment des lycéens entre les deux Etats.

De ce traité découle plusieurs conséquences. D’abord une vague de jumelages suit la signature du traité, impliquant les sociétés civiles dans le dispositif. Mais surtout la France et l’Allemagne s’installent comme primi inter pares au sein de la CEE. C’est-à-dire que les deux Etats s’arrogent une forme de primauté sur leurs partenaires, puis qu’avant chaque grande décision communautaire les deux Etats se consulteront à part, les autres étant écartés des discussions. En réalité là où il y avait égalité entre les Etats de la CEE, il y a dorénavant un rétablissement d’une forme de directoire des deux puissances.

Ces perspectives inquiètent en Allemagne, car elles rompent avec cet équilibre des Etats au sein de la CEE, ces compromis entre tous les Etats membres. C’est le cas du SPD par exemple. Mais le parti d’Adenauer, la CDU, a également des inquiétudes car on a peur d’un éventuel découplage avec les Etats-Unis que ce traité pourrait entraîner. Le Bundestag au moment de sa ratification vote un préambule, qui explique que si les obligations du traité entrent en contradiction avec celles de l’Alliance atlantique, ce sont ces dernières qui prévalent. Un hiérarchie pour les Allemands : les relations avec Washington sont prioritaires sur celles avec Paris !

Plus de 60 ans après, quel regard portez-vous sur ce traité ?
Qu’a-t-il réellement apporté à la relation franco-allemande… et plus largement à la construction européenne ?


C’est d’abord une forte symbolique : après des décennies conflictuelles, les deux Etats continuent à voir l’avenir ensemble.

Il contribue à désamorcer les conflits d’intérêts franco-allemands, à avoir une meilleure connaissance de l’autre, de ses fonctionnements, de ses approches ; ils créent des relations constantes et personnelles entre décideurs français et allemands

Pour l’Europe, il fournit un moteur d’impulsion et de compromis pour la construction européenne. Mais on craint également cette entente qui pourrait étouffer d’autre pays : le couple n’est réellement efficace que s’il s’ouvre aux autres.

Avec le Traité de l’Élysée, la France et l’Allemagne enterraient leurs rivalités pour devenir un moteur de l’Europe.


Un moteur qui va pourtant caler en 1965, lorsque De Gaulle entraîne l’Europe dans une confrontation institutionnelle majeure.


Rendez-vous pour notre prochaine chronique : la crise de la chaise vide.

Un entretien réalisé par Olivier Singer.

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