Par les mots qui courent…

Légitime

© Alexandra Fresse-Eliazord Légitime
© Alexandra Fresse-Eliazord

Une fois par mois, Alexandra Fresse-Eliazord décrypte les mots de l’actualité pour nous faire prendre un peu de recul sur le vocabulaire employé par les personnes publiques, les responsables politiques, les journalistes ou les entrepreneur.es.

Légitimes ?

Aujourd’hui, Alexandra vous nous parlez d’un mot qui n’est pas nouveau mais qui a été beaucoup entendu ces dernières semaines.

Oui Laurence, et ce mot est : légitime. Qu’est-ce qui est légitime ? Arrêtons-nous d’abord sur le sens de ce mot :

Au départ, c’est ce qui est conforme au droit positif, on disait au 13e siècle « fondé en droit ». C’est le sens quand on parle des « époux légitimes ».

C’est ensuite ce qui est conforme à l'équité ou qui est fondé sur le droit naturel, la morale, ou même la loi divine, quand il s’agissait dans l’ancien régime de Monarchie légitime. On le voit ici, déjà, le caractère légitime peut être sujet à interprétation…

Ou alors, dans son acception la plus contemporaine : c’est ce qui est dicté, justifié ou explicable, par le bon droit, le bon sens, la raison.

Et quel est le contexte de son usage… ?

Disons que dans le mois qui vient de s’écouler, le mouvement lycéen a occupé une grande part de l’actualité, et de la mienne à titre personnel, étant moi-même maman d’une jeune lycéenne.

La question au final c’est : « est-ce qu’on a le droit de… », avons-nous raison ou « de bonnes raisons » pour paraphraser le sociologue Raymond Boudon.

La légitimité pouvant être associée à des émotions, on a parlé de « colère légitime », d’inquiétudes, au pluriel, légitimes. Puis, dans ce qui en découle, de « revendications légitimes ». Et on « a le droit » de manifester.

Mais le 17 octobre est passé par là…

Oui, et la violence, elle, est majoritairement dénoncée comme non-légitime, au sens où : on n’a pas le droit de détruire, de casser, de frapper. Mais on peut s’interroger : les casseurs et fauteurs de troubles ne se trouvent-ils pas, de leur côté de « bonnes raisons » d’agir ainsi… De l’autre côté, on a entendu, aussi, qu’en face, du côté des forces de l’ordre, la violence se justifiait, et plusieurs commentateurs ont brandi leur Max Weber et la fameuse « violence légitime de l’État »

Mais que dit précisément cet auteur ?

Comme les personnes qui le citent, moi non plus, je n’ai pas lu tous les ouvrages du sociologue et philosophe allemand Max Weber dont ces termes sont issus, et j’ai été cherché la ref sur Wikipédia. Dans Le Savant et le Politique (écrit en 1919) il énonce que « l’État est cette communauté humaine qui, à l’intérieur d’un territoire déterminé, revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime ». Ce qui veut dire que ce qui compte, ce n’est pas l’usage de cette violence par l’Etat, mais bien l’acceptation tacite par la population qu’il est le seul à avoir le droit d’en faire usage.

Or, aujourd’hui, cet accord tacite, qui repose sur la confiance, part en miette. Et qui aujourd’hui fait encore confiance à la classe politique à la tête de l’Etat pour assurer un avenir viable et « désirable » ?

Du coup qui est légitime pour penser et construire l’avenir ?

On se souvient du « ok Boomer », entré dans le langage courant après qu’en 2019, Chlöe Swarbrick, une parlementaire néo-zélandaise (contestée lors de son intervention sur le réchauffement climatique) l’a utilisé en rappelant que l’âge moyen des représentants de son assemblée était de 49 ans.

Les jeunes qui manifestent sont, logiquement, les plus concernés par un avenir dont l’horizon semble bien sombre, « mortifère », disent certains. Pour y mettre un peu de lumière, gageons que nos jeunes engagés ont aussi d’autres moyens de se faire entendre, j’en veux pour preuve l’humour ravageur et parfois trash des pancartes, et le choix de la joie, du côté festif, aussi, de la contestation. Ainsi, l’Orchestre du Nouveau Monde qui joue lors des manifestions parisiennes, en mêlant culture classique et culture populaire, nous dessine peut-être la possibilité d’un dialogue entre l’ancien et le nouveau monde, à condition… qu’on les laisse jouer.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.