Par les mots qui courent…

Possiblement

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Une fois par mois, Alexandra Fresse-Eliazord décrypte les mots de l’actualité pour nous faire prendre un peu de recul sur le vocabulaire employé par les personnes publiques, les responsables politiques, les journalistes ou les entrepreneur.es.

Ce n’est pas vous, Alexandra, qui avais repéré le mot du mois ?

Depuis que je fais des chroniques sur le langage, il m’arrive que des proches me proposent des mots, un peu comme un cadeau : le mois dernier, on me dit, sur un ton de connivence : « hé, possiblement ! » Mais non, cet adverbe, possiblement, je ne l’avais pas encore repéré. Alors j’ai tendu l’oreille… et fait quelques recherches.

« Possiblement », on le trouve chez des journalistes, des commentateurs, des personnalités politiques. Et ce n’est pas nouveau que ce mot soit perçu comme agaçant ou inélégant.

J’ai trouvé une page d’un site québécois datant de 2016 qui le pointe du doigt, s’interrogeant sur le fait qu’il s’agirait, ou non, d’un anglicisme (possibly), et pourtant, on en trouve déjà des traces en français au 13ème et au 17ème siècle, ce qui fait que l’Académie française le jugeait "vieux" en… 1762.

Mais pourquoi on ne l’aime pas, ce mot ?

Peut-être, tout d’abord, parce qu’à la prononciation, il n’est pas très beau, et si vous allez voir du côté de l’ésotérique « langue des oiseaux » on vous dira qu’on y entend « possible » et « ment », donc, employé par un président de la République, par exemple, notre inconscient décrypte, peut-être : c’est possible qu’il me mente.

Il existe des synonymes, mais pas forcément plus heureux : « éventuellement » ou « vraisemblablement », semblent bien trop long à l’oral et « peut-être » est peut-être trop populaire, trop « normand », pardon du cliché…

Mais surtout, le « possiblement » agace parce qu’il est assez neutre. Signifiant « d’une façon possible », cela induit l’idée que « ça peut arriver, mais en fait, on ne sait pas ». Si « un budget pourrait possiblement être débloqué » pour un projet, on ne sait absolument pas si cela va se concrétiser, si c’est réalisable.

Un aveu d’ignorance ?

D’ignorance et d’engagement ! On pourrait distinguer le « possiblement » d’autres adverbes proches mais plus impliquants, à savoir : potentiellement (ce dont on parle aurait le potentiel intrinsèque d’une évolution) ou probablement (et l’on serait là plus dans une évolution du contexte, en termes de probabilité, donc quelque chose de mesurable).

Et pourquoi cette « neutralité », à votre avis ?

Disons que dans un monde « complexe », peut-être ne sommes-nous plus sûrs plus de rien et pourtant il faut bien se projeter dans l’avenir. Qu’il soit employé pour désigner une cause ou une perspective, ce « oui, c’est possible » permet de dire qu’au moins, on a un peu réfléchi au sujet…

Et pourtant, on pourrait aussi imaginer une gradation : Le possible, le probable, le souhaitable…

Le possible, ce sont toutes les pistes ; le probable, c’est ce que nous disent les sciences, sciences humaines ou sciences dites « dures » ; et le souhaitable, c’est ce que nous décidons collectivement comme chemin, c’est du ressort de la politique, dans son sens le plus large.

Mais le souhaitable est-il toujours possible ?

Edgar Morin, qui nous a quitté le mois dernier, écrivait dans son ouvrage La Voie : « Je suis conscient que la possibilité de changer de voie est de plus en plus improbable. »

Il y dit aussi, que notre planète « propulsée par quatre moteurs incontrôlés – science, technique, économie, profit, est emportée vers de très probables catastrophes en chaînes – le probable ne signifiant pas l’inéluctable et n’excluant pas la possibilité d’un changement de cap. »

Donc pour conclure, et clore cette saison de chroniques… ?

Ouvrons nos imaginaires, pour, comme on le dit parfois « élargir l’univers des possibles », ou en termes de design, penser « out of the box ». Parce que plus on s’enfonce dans les multi-crises (le constat d’Edgar Morin date déjà de 2011), plus il va falloir innover, inventer pour prendre le bon cap et concrétiser des possibles, ce qu’un innovateur social de ma région, Marco Felez appelle le « rêvalisable ».

Donc, autorisons-nous à imaginer un futur possible qui ne ressemble en rien à celui que l’on nous dessine aujourd’hui.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.

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