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Matériaux critiques : l’Union européenne en quête de résilience

© Pexels Matériaux critiques : l’Union européenne en quête de résilience
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Euronomics sur euradio est une émission du Joint European Disruptive Initiative (JEDI), think-tank spécialisé dans l’étude des problématiques réglementaires, économiques et technologiques européennes, dont Victor Warhem, économiste de formation, est Senior Fellow.

Bonjour Victor Warhem !

Bonjour Laurence !

Vous êtes Partenaire Défense chez MEU Consulting, entreprise spécialisée dans l’accompagnement des startups vers les financements publics européens. Vous venez aujourd’hui nous parler de la politique européenne à l’égard des matériaux critiques. Mais qu’est ce donc que cela ?

Victor : Chère Laurence, les matériaux critiques sont caractérisés en Europe par le Critical Raw Materials Act qui établit en 2024 une liste de ces matériaux pour l’Union européenne. Ils incluent notamment les 17 célèbres terres rares - qui ne sont d’autres que des métaux - ou encore le lithium, le cobalt, le nickel, le cuivre, et des matières non métalliques comme le graphite, le phosphate, ou la fluorine.

Ces matériaux se définissent par leur risque d’approvisionnement associé à leur importance dans les industries clés pour la souveraineté du continent, à savoir celles de la transition énergétique et numérique, ainsi que la défense, l’espace, le quantique, la robotique, les nouveaux matériaux, la chimie ou les lasers.

Ces matériaux semblent revêtir une importance considérable, Victor Warhem. Mais pourquoi sont-ils à l’ordre du jour ?

Eh bien, Laurence, l’Union européenne a annoncé le 20 mai dernier vouloir constituer des réserves de certains de ces matériaux tels que le tungstène, les terres rares, ou le gallium - très utiles aux secteurs de la défense, de la transition énergétique et numérique.

Dans un monde où ces matières constituent un nouvel or minéral en raison de l’explosion de leur demande pour une offre qui peine souvent à suivre, il convient pour l’Union européenne de pouvoir faire preuve de résilience face à des chocs géopolitiques toujours plus fréquents les affectant.

De quels chocs parlez vous, précisément ?

Victor : Je pense par exemple aux chocs pétroliers affectant leurs coûts de production, mais surtout en réalité aux restrictions des pays exportateurs. À ce titre, depuis le 4 avril 2025, soit deux jours après le “Liberation Day” où Donald Trump a imposé des droits de douane délirants à la Terre entière, le gouvernement chinois a imposé des restrictions d’export sur sept terres rares.

Depuis, les restrictions se sont relâchées mais les tensions et l’incertitude persistent, et ce alors que l’Europe, à commencer par l’Allemagne, subit une désindustrialisation accélérée depuis l’an dernier qui n’est pas sans rapport.

L’Europe n’arrive apparemment pas à tenir le cap en matière d’industrie, et les matériaux critiques y sont pour quelque chose.

Victor : Absolument Laurence, la production manufacturière a baissé de 1,2% en 2025 et, si le coût de l’énergie et la conjoncture en expliquent une part, la capacité d’attraction de la Chine à l’égard des industries intensives en matériaux critiques - qui bénéficient sur place de tous les avantages - en explique une autre.

Ainsi, la majorité des investissements dans les industries intensives en matériaux critiques ont lieu en Chine, notamment sur tout ce qui concerne la transition énergétique, qui est de loin le premier poste d’investissement de ces industries.

Un cercle vicieux se met ainsi en place : puisque ces nouveaux investissements en Chine aboutissent à des biens moins chers que ceux de leurs concurrents européens, non seulement les industries européennes liées aux matériaux critiques subissent un sous-investissement, mais de surcroît, elles se condamnent à subir de manière toujours plus aigüe le dumping chinois à mesure que les investissements se concentrent dans l’Empire du Milieu. Le risque de disparition est alors réel.

Tout cela n’est guère réjouissant. Outre la constitution de réserves, que peut faire l’Union européenne ?

Victor : Pour préserver un peu plus, voire favoriser à l’aide de ressources locales le développement des industries intensives en matériaux critiques, qui incluent presque la totalité des “deeptechs”, ces startups industrielles très innovantes, l’Union européenne compte déjà sur le Critical Raw Materials Act lui même, qui fixe des objectifs pour 2030, comme 10% d’extraction européenne, 40% de transformation, 25% de recyclage, et pas plus de 65% de dépendance à l’égard d’un seul pays tiers.

L’Union cherche à renforcer une filière verticalement intégrée pour assurer sa souveraineté dans les secteurs clés que nous avons déjà mentionnés.

Peut-on considérer qu’il ne reste dans ce cadre plus qu’à exécuter, Victor Warhem ?

Bonne question, Laurence. Accomplir les ambitieux objectifs du texte est effectivement une fin en soi et permettrait de mieux se protéger des chocs extérieurs. On peut se questionner néanmoins sur la suffisance des moyens mis en œuvre du côté européen pour y parvenir.

Ainsi, le problème numéro 1 qui continuera de se poser malgré l’argent public investi est celui de la compétitivité de ces industries européennes par rapport à leurs concurrents chinois. En effet, la Chine a pour habitude de chercher à maintenir son quasi-monopole sur les terres rares, par exemple, en fournissant des matériaux si peu chers quand des concurrents arrivent sur le marché, que ces derniers ne résistent jamais longtemps.

Et dans ce domaine, le texte européen n’apporte pas de réelle réponse.

Mais que préconisez vous alors ?

Pour reconstituer durablement une filière des matériaux critiques en Europe -qui, je le rappelle, existait sur le continent avant de disparaître en raison des prix chinois et de la grogne environnementale qu’elle suscitait -, non seulement les pouvoirs publics devront soutenir les projets à coup de subventions et de garanties, mais il faudra surtout s’assurer que les investissements européens permettent de gagner un avantage comparatif par rapport aux Chinois, s’agissant notamment du respect accru de l’environnement dans l’extraction et la transformation des matériaux critiques, ainsi que de l’essor du recyclage.

Il faudra dans ce cadre être vigilant à l’application d’autres textes européens qui ont ces objectifs, comme le Net-Zero Industry Act, le Circular Economy Act, RESourceEU, ou l’Industrial Accelerator Act.

Par ailleurs, l’établissement d’un fonds européen dédié aux financements des technologies de rupture liées aux matériaux critiques et à leur industrialisation pourrait également accélérer notre retour dans un domaine où le moins disant environnemental ne peut pas toujours l’emporter. Sans quoi nous ne ferions qu’échanger une crise environnementale - celle du réchauffement climatique - contre une autre.

Merci Victor Warhem !

Merci Laurence, et à bientôt !

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.