L'état de l'État de droit - Elise Bernard

Les manifestations étudiantes en Europe

Novi Sad, Serbie. © Pixabay Les manifestations étudiantes en Europe
Novi Sad, Serbie. © Pixabay

Elise Bernard, docteur en droit public et enseignante à Sciences-Po Aix et à l'ESSEC, décrypte chaque lundi sur Euradio les implications concrètes de l'État de droit dans notre actualité et notre quotidien. Ses analyses approfondies, publiées sur la page Europe Info Hebdo, offrent un éclairage précieux sur ce pilier fondamental de l'Union européenne.

L’automne 2026 est marqué par une série de mobilisations étudiantes, syndicales et citoyennes qui parcourent l’Europe. Doit-on en déduire un mouvement unique transeuropéen?

Alors Laurence nous n’y sommes pas encore, mais on constate que ces mouvements partagent un socle commun : le refus de la corruption, une demande de justice et d’un Etat de droit exigeant,des services publics et des logements abordables, le rejet d’un modèle économique et politique qui exclut durablement une partie de la jeunesse.

Cette vague intervient plus ou moins à l’approche d’échéances électorales, est ce que la rue est devenue une variable politique centrale?

Aujourd’hui, en Serbie, on peut clairement dire que oui! Le mouvement étudiant est devenu le principal défi politique à Aleksandar Vučić, au pouvoir depuis 14 ans et qui semblait partir vainqueur.

Cela faisait bientôt deux ans que les Serbes manifestaient tous les samedis, comment en est-on arrivés là?

Ces manifestations ont été déclenchées par l’effondrement, en novembre 2024, de la marquise de la gare de Novi Sad, qui a tué seize personnes, les manifestations ont d’abord réclamé une enquête transparente sur des travaux de rénovation entachés, selon les manifestants, de corruption et de négligence. La mobilisation s’est ensuite élargie à une critique de fond du clientélisme, de l’autoritarisme et de la captation des institutions publiques par le parti SNS au pouvoir.

Peut-on parler d’une génération politique qui est née dans la rue?

Ce n’est pas impossible, au regard de leur victoire aux élections législatives anticipées du 25 octobre et ce que l’on observe en Albanie, où la contestation étudiante s’est cristallisée autour de la « Flamingo Revolution », née de l’opposition à un projet touristique de luxe sur la côte méridionale associé à une société liée à Jared Kushner, gendre de Donald Trump.

Le point de départ est différent et spécifique à l’Albanie mais finalement, il révèle encore une réclamation nette pour plus d’État de droit n’est ce pas?

Exactement, le mouvement a rapidement débordé ce conflit foncier et catastrophique pour l’environnement pour viser la corruption, la dégradation des universités, le coût des études et l’absence de perspectives professionnelles. À partir de la mi-octobre, lycéens et étudiants ont investi les rues de Tirana, réclamant la démission du Premier ministre Edi Rama, au pouvoir depuis 2013.

Cette première vague de manifestations, pionnière, s’est développée autour d’un refus de la corruption, du clientélisme et de la captation des institutions par des pouvoirs jugés autoritaires, est ce qu’on peut considérer aujourd’hui qu’elle est une source d’inspiration pour les autres mouvements européens?

À voir, mais je le pense, oui. En Slovaquie, la mobilisation est moins structurée qu’en Serbie ou en Albanie, mais elle s’inscrit dans la même séquence de défiance envers un pouvoir accusé de concentrer les ressources, de contrôler les médias et de fragiliser les institutions. En Italie, Grèce, Belgique, Espagne ou France ce n’est pas aussi net mais ce qui est intéressant avec les serbes et les albanais c’est qu’il n’y a aucune récupération politique, c’est un mouvement citoyen. On le voit en Serbie aujourd’hui avec tous ces citoyens qui repeignent les murs pour couvrir les messages de haine, pro-guerre, avec des couleurs chatoyantes.

Un entretient réalisé par Laurence Aubron.