Les sols, merveilles invisibles

Biochar : allié pour la fertilité du sol ou perturbateur des habitants du sol ?

Photo de sippakorn yamkasikorn sur Unsplash Biochar : allié pour la fertilité du sol ou perturbateur des habitants du sol ?
Photo de sippakorn yamkasikorn sur Unsplash

Dans ces chroniques, euradio vous propose de creuser et d'observer tout ce que les sols ont à nous offrir. Avec Tiphaine Chevallier, chercheuse à l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

Tiphaine Chevallier, aujourd’hui, votre sujet porte sur les biochars.

Les biochars sont souvent cités comme faisant partie des solutions pour lutter et s’adapter au changement climatique en agriculture. Mais le débat sur tous ses éventuels effets reste vif.

Est-ce que vous pouvez nous rappelez d’abord ce que sont les biochars ?

Dans biochars on entend « bio » pour biomasse et « char » pour charbon. Les biochars sont des charbons obtenus en chauffant de la biomasse à haute température et sans oxygène. Cette biomasse pyrolysée peut être du bois, des résidus de culture, voire du fumier. Il existe donc une grande variété de biochar selon le type de biomasse utilisée, la température et la durée de la pyrolyse, le chauffage sans oxygène.

Ces biochars sont ensuite utilisés comme engrais ?

Oui c’est l’objectif. Ces amendements sont supposés enrichir chimiquement le sol mais aussi modifier sa structure et ainsi améliorer la fertilité du sol, stocker du carbone et retenir l’eau.

Je vous sens sceptique.

Les solutions magiques me rendent toujours plus sceptique qu’émerveillée… parce que quand on se plonge dans la littérature scientifique sur les biochars, on trouve un peu de tout. Il faut dire que comme on l’a dit tout à l’heure, il en existe beaucoup de qualité différente. Des élèves de l’Université de Montpellier, Eva Dulon et Manon Charpentier se sont penchées sur la question et m’ont bien aidé à écrire cette chronique. Elles se sont demandés si les apports de biochars dans les sols modifiaient la vie de la faune du sol.

Comment ont-elles conduit leur étude ?

Par bibliographie. La lecture… pas toujours le plus passionnant pour des étudiants, mais essentielle à tout travail scientifique pour s’appuyer sur ce qui est déjà connu. Elles ont donc trouvé un article de 2020 écrit par des équipes anglaises et italiennes (Briones et al. 2020). Ces chercheurs ont ajouté 3 doses de biochar (10, 25 et 50t ha-1) dans un champ et ont observé pendant 2 ans les populations de la faune du sol.

Quel type de faune du sol ?

Les animaux de tailles millimétriques comme les collemboles, les acariens, ou à peine plus grands comme les enchytréides (des petits vers), jusqu’à des animaux bien plus grands comme les vers de terre.

Verdict ? Est-ce que l’arrivée de biochar modifie leur abondance ?

Les gagnants, ce sont les petits. Les collemboles et les enchytraeides. Le

biochar est un matériel poreux, il garde l’humidité et héberge plein de micro organismes: c’est un vrai hôtel restaurant pour ces microbivores qui se nourrissent de ces microorganismes. Les populations de ces petits animaux profitent de l’apport des biochars et augmentent, parfois même beaucoup.

Et les perdants ?

Les vers de terre. Tous, que ce soient les populations d’espèces qui vivent plus en surface ou les espèces qui creusent des galeries en profondeur. Toutes ces populations de vers diminuent avec les biochars. Dans les parcelles où la dose de biochar est élevée certaines espèces disparaissent même complètement.

C’est surprenant, non ? On aurait pu penser que les vers profiteraient de cette nouvelle source de carbone.

Le biochar n’est pas une vraie ressource alimentaire. La biomasse pyrolysée est dure et peu nourrissante. L’étude montre que les vers assimilent un peu de carbone du biochar, mais pas assez pour s’en nourrir vraiment.

Donc, plus de biochar = plus de petits animaux… mais moins de vers de terre ?

C’est ce que montre cette étude. Elle souligne que l’apport de biochar peut modifier le fonctionnement du sol car moins de vers de terre c’est moins d’aération, d’infiltration de l’eau et de recyclage de la matière organique mais avec plus de petits microbivores il peut y avoir plus de recyclage de la matière organique…

Compliqué et pas toujours cohérent.

Oui surtout que d’autres études présentent d’autres résultats. Car les potentiels effets des biochars dépendent des espèces étudiées et du type de biochar c’est-à-dire de la biomasse utilisée et de la température de pyrolyse mais aussi du type sol argileux, sableux sur lequel il est appliqué

Compliqué, compliqué… alors… on en fait quoi, de ces biochar ?

Le plus sage avant de l’utiliser est de vérifier ses possibles effets sur l’activité biologique des sols, ou plutôt les activités biologiques, car la faune du sol n’est pas une population uniforme. Et… on continue les recherches pour produire des données et explorer de nouvelles idées, comme par exemple précoloniser les biochar avec des microorganismes.

Pour remplir les réserves de l’hôtel restaurant !

C’est ça, bon reste savoir avec quoi… Il en reste des questions de recherche sur les sols pour Eva et Manon !!

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.