Les sols, merveilles invisibles

Le calcimètre Bernard

Le calcimètre Bernard Le calcimètre Bernard
Le calcimètre Bernard

Dans ces chroniques, euradio vous propose de creuser et d'observer tout ce que les sols ont à nous offrir. Avec Tiphaine Chevallier, chercheuse à l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

Aujourd’hui, vous vouliez nous parler d’un appareil le calcimètre Bernard.

Oui Laurence, le calcimètre Bernard, de M. Adrien Bernard. Professeur de physique chimie puis directeur de la station agronomique de Saône et Loire à Cluny en Bourgogne dans les années 1890.

M. Adrien Bernard a inventé un appareil qui fut ensuite amélioré bien sûr, mais qui chez nous, au labo, reste semblable à celui de 1892. Il faut dire que dans son ouvrage M. Bernard dit que c’est une méthode à la portée de tout le monde même des illettrés ! Cet appareil m’a toujours beaucoup plu, il est très démonstratif et m’amuse beaucoup par son côté décalé à côté des équipements de laboratoire modernes.

Vous titillez notre curiosité, alors à quoi sert ce vieil appareil ?

Il mesure le taux de calcaire des sols. Le principe est très simple, comme dirait Adrien. Si vous habitez dans une région où l’eau est calcaire vous comprendrez encore mieux. Il vous certainement arriver d’enlever du calcaire dans une bouilloire ou sur des carreaux de salle de bain avec du vinaigre.

Oui bien sûr, un coup de vinaigre, ça bulle, un coup d’éponge et le calcaire s’en va.

Voilà ça bulle. Le calcaire attaqué par l’acide du vinaigre, produit du CO2. Le même CO2 que celui que l’on produit quand on respire. Le calcaire en général c’est de la calcite, un carbonate calcium, c’est-à-dire du calcium qui a précipité avec du CO2. Le vinaigre attaque cette molécule de CaCO3 et dégage le CO2 sous forme de bulles, le calcium, soluble, s’en va d’un coup d’éponge. Pour savoir si le sol contient du calcaire c’est pareil, une giclée de vinaigre, si le sol se met à buller

C’est qu’il contient du calcaire !

Adrien Bernard avait remarqué qu'il était difficile de prévoir si un sol était calcaire en le regardant seulement, ce n’est ni sa couleur ni sa texture qui peuvent donner une idée. Parfois c’est évident car on voit à l’œil nu des morceaux de calcaire mais parfois pas du tout. Seul l’acide peut nous dire si un sol contient du calcaire. Pour quantifier ce calcaire il faut mesurer l’importance des bulles c’est-à-dire le volume de CO2 dégagé par l’attaque acide. C’est comme ça qu’il a mis au point le calcimètre qui mesure le volume de CO2 émis par quelques grammes de sol au contact de l’acide chlorhydrique. Calcaire et acide sont mis côte à côte dans une fiole reliée par un tuyaux à un tube rempli de liquide. On fait tomber l’acide sur le calcaire en renversant la fiole, le CO2 passe dans le tuyau et pousse le liquide. Le déplacement du liquide nous donne le volume de CO2 et donc la quantité de calcaire.

OK je testerai si mon sol est calcaire en mettant quelques gouttes de vinaigre dessus.

Oui ceci dit en Bretagne peu de chance qu’il y ait beaucoup de calcaire, mais en Charente, en Champagne, en Bourgogne où travaillait M. Bernard, mais aussi dans certaines zones de la région parisienne et surtout sur le pourtour méditerranéen, il y a de grande chance que cela bulle !

Mais pourquoi avez-vous toujours un vieux calcimètre Bernard alors que vous travaillez dans une région calcaire ?

Oui cela paraitre curieux. Dans les mêmes années 1890 François Houdaille, professeur à l’école d’agriculture de Montpellier a inventé un calcimètre enregistreur et dynamique. C’est-à-dire qu’il enregistrait la vitesse à laquelle le calcaire est attaqué par l’acide. Car il y a calcaire et calcaire… selon sa finesse, sa forme minéralogique, il ne réagit pas à la même vitesse. Bien que déterminer la vitesse de réaction du calcaire soit un paramètre intéressant pour les propriétés des sols, dont la susceptibilité d’avoir des problèmes de chlorose, l’appareil de Houdaille est plus compliqué que le calcimètre de Bernard et n’a pas eu le même succès.

Il faut aussi souligner que le calcaire n’est pas qu’un problème pour les bouilloires et les ballons d’eau chaude, il est aussi pénible dans les laboratoires.

Quand j’ai commencé à étudier la dynamique de la matière organique des sols, on m’avait conseillé d’éviter les sols calcaires… et nous sommes plusieurs à avoir suivi ce conseil. Seul 4% des études sur le carbone et la matière organique des sols sont réalisées sur ce type de sol. Les connaissances spécifiques à ce type de sols ont peu progressé voire même s’estompent avec le temps. Et le calcimètre Bernard dont la simplicité est à la portée de tous mêmes des illettrés trône toujours dans notre laboratoire. Quand quelqu’un en a besoin, il fait appel à moi, allez savoir pourquoi !

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.