L'humeur européenne de Bernard Guetta

Les visages d’Istanbul

© Hunanuk - Wikimedia Commons Les visages d’Istanbul
© Hunanuk - Wikimedia Commons

Chaque semaine sur euradio, retrouvez la chronique de Bernard Guetta, député européen, qui effectue un retour sur les actualités et événements européens actuels.

Mais qui a dit que la démocratie serait désaimée ? Qui a dit que les peuples aspireraient désormais à l’autoritarisme ? Qui a dit ces inepties encore une fois démenties à Istanbul par les centaines de milliers de manifestants qui exigeaient, samedi, la libération de leur maire, Ekrem Imamoglu, jeté en prison car il pourrait battre Recep Erdogan à la prochaine présidentielle ?

Jeunes ou vieux, hommes ou femmes, de tous les milieux sociaux, dans ce rassemblement, tous espéraient en fait que leur pays puisse devenir une démocratie et rejoindre l’Union européenne. Parce que son pouvoir est en jeu, l’inamovible Erdogan ne cèdera pas facilement. Il réprimera toujours plus et s’y connaît en la matière mais les milieux d’affaires sont inquiets, la lire et la Bourse turques flanchent et même ses partisans se lassent de cet homme.

Du dictateur ou de la liberté, on ne sait pas qui gagnera mais la certitude est que la liberté reste la valeur la mieux partagée du monde, non pas européenne mais universelle.

La deuxième chose que disaient samedi ces visages tendus d’espoir est qu’il n’y a, non, évidemment pas d’incompatibilité entre islam et démocratie. La Turquie n’est ni bouddhiste ni chrétienne. Croyante, athée ou agnostique, elle est musulmane de culture ou de foi et aussi profondément désireuse de démocratie que l’étaient le Printemps arabe de 2011, les trois années de manifestations du Hirak algérien ou les foules iraniennes qui, d’une crise à l’autre, n’ont jamais cessé d’hurler leur rejet de la théocratie depuis qu’elle a volé la révolution démocratique de 1979.

Il n’y a pas, objecte-t-on, de vraies démocraties en terres d’Islam. C’est vrai, mais combien y en avait-il en terres chrétiennes jusqu’à la fin du XIX° siècle? Aurait-on été fondé à parler d’une incompatibilité entre christianisme et liberté aux temps des monarchies absolues et devrait-on dire aujourd’hui que la Chine et la Russie seraient incompatibles avec la liberté pace qu’elles l’ont si rarement entrevue?

Les visages d’Istanbul nous le disent : la guerre qui menace n’est pas celle des civilisations. Ce ne sont pas l’islam et le christianisme qui sont aux prises aujourd’hui mais la démocratie et ses adversaires. Contrairement à ce que martèlent les extrêmes-droites, ce ne sont pas le jihad et le « grand remplacement » qui se préparent à attaquer l’Europe. Ce sont tous ceux qu’unissent le rejet des Lumières, de la séparation des pouvoirs, de la libération de la femme, de la liberté de la presse et de l’Etat arbitre et redistributeur qui se liguent contre elle car elle est tout ce qu’ils haïssent.

Les visages d’Istanbul nous disent ainsi que l’Europe n’est pas seule. Donald Trump l’est, avec Vladimir Poutine pour seul et bien incertain allié mais l’Europe, sa démocratie, sa protection sociale et sa volonté de s’affirmer en puissance politique et militaire ont à leurs côtés tous ceux qui aspirent à la liberté, rejettent l’arbitraire et refusent les pouvoirs sans contre-pouvoirs, l’argent-roi et les élections sans liberté d’expression.