L'édito européen de Quentin Dickinson

Un monde en 3D

© Snapmaker 3D Printer via Unsplash Un monde en 3D
© Snapmaker 3D Printer via Unsplash

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, vous comptez nous intéresser à une technologie émergente – alors, de quoi s’agit-il ?...

En fait, c’est une nouveauté pas vraiment nouvelle. Due à l’ingénieur américain Chuck HULL, l’imprimante en trois dimensions – il s’agit d’elle – est une réalité depuis plus de quarante ans. On en connaît le principe : pilotée par un fichier numérique qui ne connaît que la hauteur et la largeur de l’objet souhaité, une balayeuse tisse une concrétion de fil synthétique dont la concentration détermine sa troisième dimension, c’est-à-dire l’épaisseur.

Le système ne varie en rien, qu’il s’agisse de fabriquer des pièces minuscules ou des ensembles monumentaux.

Mais il semble que l’on n’en parle que depuis une dizaine d’années, tout au plus…

C’est vrai. Longtemps, l’impression en trois dimensions a peiné à décoller, les obstacles se cumulant : maîtrise aléatoire de la vitesse et de la température du balayage, qualités décevantes de la résistance physique et chimique du fil, lenteur de la programmation, développement sous-financé, réticence des éventuels utilisateurs.

Aussi, compte tenu du coût élevé d’une installation d’impression en 3D, celle-ci est d’abord apparue comme réservée aux usages industriels.

Hors de ces applications-là, l’essor véritable du principe de la 3D légère allait découler de la multiplication des matières de base utilisées, et donc des techniques de réalisation : la résine, par polymérisation lumineuse ; le plastique, par fusion thermique ; la poudre, par chauffe plafonnée au laser.

Que peut-on fabriquer grâce à l’impression en 3D ?...

Tout, absolument tout ! Dans la vie courante, sur la table de votre cuisine, votre imprimante 3D vous permettra de reproduire la pièce cassée de votre percolateur à café que le fabricant ne livre plus – et vous pourrez même rendre la pièce que vous fabriquerez plus résistante que celle d’origine.

Mais le système peut faire mieux que de copier l’existant : il peut aussi créer, selon votre humeur, un objet sorti tout droit de votre imagination : des jouets, des modèles réduits fonctionnels, des sculptures…

Enfin, vous pouvez aussi vous abstraire de la création du fichier numérique en demandant – y compris oralement – à un agent d’intelligence artificielle de vous présenter des esquisses en 3D en lui imposant des modifications jusqu’à la création parfaitement conforme à vos souhaits. L’IA programmera alors directement l’imprimante 3D.

Quels sont actuellement les pays en pointe en matière d’impression en 3D ?...

Longtemps, ce sont les entreprises européennes et étatsuniennes qui ont dominé la recherche et la mise en œuvre industrielle du procédé.

Mais la Chine s’est ensuite imposée, dès 2019, et domine aujourd’hui le marché mondial, sans que le volume de production cumulé des Européens et des Américains ait varié. Le premier fabricant chinois, BAMBULAB, représente à lui seul le tiers de la production mondiale du secteur.

Avec trois de ses concurrents et voisins, cette entreprise constitue un ensemble informel connu sous le nom de Quatre Petits Dragons de Shenzhen. Et, bien devant les robots humanoïdes, les drones, et les batteries, ces petits dragons-là constituent aujourd’hui le secteur industriel chinois dont la croissance est la plus élevée.

Et l’Union européenne, dans ce combat pour l’instant inégal ?...

L’UE n’a pas actuellement de politique spécifique pour l’impression en 3D (ou fabrication additive, dans le jargon d’ici), mais le secteur figure bien au nombre des objectifs industriels à soutenir. On s’y serait pris il y a dix ans, on n’accuserait pas aujourd’hui pareil retard. De son côté, une fédération professionnelle, le CECIMO, ou Comité européen de Coopération des Industries de la Machine-outil, a lancé il y a quatre mois une plateforme destinée à coordonner et à financer la recherche européenne dans tous les aspects de l’impression en 3D.

Et, la semaine dernière, un groupe d’une cinquantaine d’associations professionnelles européennes a publié une déclaration commune en enjoignant aux États-membres et aux institutions de l’UE de renforcer d’urgence la défense contre les pratiques anticoncurrentielles, la surcapacité permanente, et les subventions publiques de pays étrangers – comprenez : la Chine, principalement. Là aussi, le réveil peut paraître tardif.

Et, pendant ce temps, justement, que fait la Chine ?...

Elle met consciencieusement en place la prochaine étape : les super-usines, où quelques opérateurs en blouses blanches surveillent des centaines de rangées d’imprimantes en 3D, fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour satisfaire les besoins de grands clients industriels.

Mais le véritable impact sociologique, ce sera l’arrivée chez les particuliers d’imprimantes 3D à moins de 500 Euros – peut-être de quoi éloigner (un peu) les adolescents des mondes virtuels de leurs tablettes et les rapprocher du monde réel.

Conclusion ?...

On ne peut que le constater : souvent une évolution sociotechnologique captive l’attention du plus grand nombre – et l’inévitable suivi médiatique – alors même qu’elle est déjà au-delà de son développement maximum, et qu’une autre innovation est en train, plus discrètement, de monter en puissance.

Alors, oui, oubliez votre fascination pour les voitures électriques – et apprêtez-vous à entrer dans l’ère de l’impression en trois dimensions pour tout et pour tous, et à domicile !

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.

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