Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.
Aux yeux des Européens, la guerre en Ukraine et le retour de Donald TRUMP ont mis à bas leur conception confortable et égocentrique du monde qui les entoure. Alors, Quentin Dickinson, de quoi, selon vous, demain sera-t-il fait ?...
Bien évidemment, c’est une supposition, mais si les hostilités en Ukraine devaient cesser demain, les milieux militaires européens estiment généralement que la Russie mettrait cinq ans à reconstituer son potentiel militaire, de surcroît modernisé et d’autant plus redoutable.
En clair, les Européens auraient alors jusqu’en 2030 pour modifier fondamentalement leurs forces, leur collaboration, et leurs alliances en matière de défense et de dissuasion.
Alors, plutôt que de livrer ici une énième analyse de l’actualité, tentons de dégager l’aspect de la situation géopolitique de l’Union européenne, telle qu’elle pourrait se présenter à cette échéance.
Donc, commençons par ce qui paraît certain…
…ce qui est pratiquement assuré, c’est qu’avec ou sans Vladimir POUTINE, le Kremlin n’aura en rien modéré son hostilité agissante à l’égard des Européens. Aucune raison en effet de réduire le nombre de cyber-attaques et de sabotages, de désinformation et d’ingérences dans la vie publique des pays démocratiques.
Autre certitude : le départ de Donald TRUMP de la Maison-Blanche ne se traduira absolument pas par le retour à la situation antérieure au début de son second mandat : les États-Unis mettront de longues années à retrouver un climat social apaisé, à relancer l’économie, et à reconstruire les institutions délibérément détruites au cours des années TRUMP.
Alors, que pourrait-il se passer ?...
Premier scénario : prise en étau entre deux puissances vouées à sa perte, l’Europe aura exploité leur faiblesse passagère pour se réarmer comme jamais depuis la fin de la Guerre froide, et, parallèlement, elle aura tissé des partenariats économiques durables avec des pays démocratiques dans le monde entier. Ce basculement vers les principaux membres du Commonwealth britannique et vers l’Inde, le Japon, et la Corée, aux dépens des États-Unis et de la Russie et des alliés de celle-ci, aura amorcé une redistribution généralisée des cartes. L’Afrique et le Sud global auront assisté en spectateurs à cette rapide évolution.
…et le second scénario, c’est ?...
…c’est tout le contraire : rongée de l’intérieur par son incapacité à réagir vite, ainsi que par le frein à son action, imposé par les partis d’extrême-droite parvenus au pouvoir, l’Union européenne se meurt à petit feu, victime du désenchantement de l’opinion et de la renationalisation de ses politiques communes. Dépecée par des prédateurs étrangers, l’économie vacille. Le chômage aura atteint des sommets que les États, faute de moyens, ne parviennent pas à juguler, alors que les mécanismes de sécurité sociale et la santé publique se désagrègent à leur tour.
Attendant le moment propice, la Russie voit s’ouvrir la perspective, désormais réaliste, d’une reconquête des pays d’Europe centrale et orientale. Privée de la garantie de sécurité étatsunienne, l’OTAN n’est plus qu’une machine à entretenir les illusions. En Europe de l’Ouest, les traîtres, les timorés, et les attentistes pourront mesurer toute l’étendue de leur responsabilité.
Vous n’avez pas prévu un troisième scénario ?...
Non – car on ne voit pas en quoi il pourrait consister, car la synthèse des deux scénarios est impossible. Ce sera la mobilisation de toutes les énergies ou la soumission inévitable.
Mais on discerne toutefois depuis peu des signes qui permettent d’espérer.
A quoi faites-vous allusion ?...
A une succession de sondages, non-coordonnés, parus dans nombre de pays européens ; ces sondages constatent un effondrement de la confiance vis-à-vis de l’Amérique de Donald TRUMP, qui rivalise désormais avec Vladimir POUTINE dans le rejet des Européens. Plus encore, le retour au service militaire – et même l’idée d’une armée européenne – autant de sujets naguère tabous, sont aujourd’hui perçus comme acceptables, voire franchement souhaitables, par un nombre croissant de citoyens de l’UE.
Si ces résultats se maintiennent ou s’amplifient, les responsables politiques européens n’auront plus aucune justification à leur relative inaction.
Le compte à rebours a déjà commencé.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.