Europe Puissance

L’UE sous perfusion sécuritaire US ?

Photo de Ferdinand Stöhr sur Unsplash L’UE sous perfusion sécuritaire US ?
Photo de Ferdinand Stöhr sur Unsplash

Toutes les deux semaines, retrouvez Romain Le Quiniou sur Euradio avec sa chronique Europe Puissance, qui parle des faiblesses européennes sans tabou pour mieux imaginer l’Europe stratégique de demain.

On retrouve tout de suite Romain Le Quiniou, Directeur général d’Euro Créative, le think tank français sur l’Europe centrale et orientale pour sa chronique Europe Puissance. Aujourd’hui vous nous parlez de la dépendance européenne face aux États-Unis en matière de sécurité.


Effectivement Laurence, je voulais revenir cette semaine sur la polémique autour de Mark Rutte, le Secrétaire général de l’OTAN.

Il y a quelques jours, au Parlement européen, Rutte a eu une formule très brutale et provocatrice. Qu’ils continuent de rêver a-t’il dit en se référant aux Européens et à leur ambition d’assurer une défense du continent sans les États-Unis.

Il a même poussé le trait en disant que, sans l’appui américain, il faudrait des niveaux de dépenses colossaux, “jusqu’à 10% du PIB”.

Et évidemment, ça a fait réagir : en France notamment, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot lui a répondu publiquement que les Européens “peuvent et doivent” prendre en charge leur sécurité, en évoquant le renforcement du “pilier européen de l’OTAN”.

Quelle est la réalité de la situation pour les Européens face aux États-Unis ?


On peut résumer la dépendance européenne à trois niveaux.

Premièrement, la dépendance capacitaire, à la fois humaine et matérielle. D’un point de vue humain, les États-Unis ont aujourd’hui autour de 80 000 militaires stationnés en Europe. Ce nombre est toutefois appelé à être réduit ces prochains mois.

D’un point de vu matériel, il y a les fameux “strategic enablers” : les capacités sans lesquelles une armée moderne est bancale: le renseignement, les communications sécurisées, le ravitaillement en vol, le transport stratégique ou encore les capteurs et services spatiaux.

Ensuite, la dépendance opérationnelle. Dans l’architecture OTAN, le poste clé, c’est le SACEUR, le commandant suprême allié en Europe : traditionnellement un Américain, qui cumule à la fois le commandement américain et le commandement allié des opérations. En clair : même quand les Européens fournissent davantage de forces, la colonne vertébrale de la conduite des opérations reste très structurée autour des États-Unis.

Enfin, la dépendance psychologique. Le niveau le plus compliqué sur lequel agir à court ou moyen terme. Pour la plupart des pays, les États-Unis, du fait du parapluie nucléaire et pour un tas d’autres raisons, sont et demeurent le principal garant de la sécurité nationale. Cependant face aux développements internes aux États-Unis et à son évolution stratégique, une confiance aveugle serait criminelle.

On peut donc dire que Mark Rutte a raison à vous écouter ?

Sur le constat, oui, globalement. Quand on voit le retard européen près de quatre ans après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, on peut difficilement le contredire. Les Européens demeurent dépendants des Américains, que cela soit en Ukraine ou sur le flanc oriental. Doit-on s’en satisfaire ? Non. Doit-on s’y résigner ? Absolument pas.

Le timing, le lieu et surtout le ton de Mark Rutte rendent son intervention cependant inacceptable. Cela a été fait au sein-même du Parlement européen, à un moment où il y a déjà une crise de confiance, et où l’Europe doit au contraire se mettre en mouvement sans se diviser.

Et surtout, cette déclaration arrive à un moment où les Européens sont volontaires, font des choses. On l’a vu ces dernières semaines avec les discussions sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine avec la Coalition des Volontaires. On parle ici d’une coordination opérationnelle entre les États majors des pays de l’OTAN sans les États-Unis.

Cela tombe également juste après les premières validations de SAFE, qui est justement un outil concret pour réduire nos dépendances capacitaires.

SAFE, c’est un instrument financier adopté en mai 2025, qui permet d’aller jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts européens à long terme pour financer des achats de défense, en visant la commande commune et la réduction de la fragmentation.

Et les priorités sont très parlantes : munitions et missiles, artillerie, drones et anti-drones, cyber, mobilité militaire pour réduire le gap différentiel avec la Russie et atténuer la menace directe mais aussi de l’investissement dans les systèmes stratégiques à haute-valeur ajoutée tels que la défense anti-aérienne, le spatial ou encore l’IA ou la guerre électronique.


Et bien nous avançons, que devons-nous faire de plus ?

Il faut que nos efforts s’inscrivent dans la durée. SAFE est important mais il faudra aller plus loin : une deuxième édition de SAFE, et d’autres briques complémentaires sur l’innovation et l’industrialisation rapide, sur la mobilité militaire, sur la résilience des chaînes d’approvisionnement et des composants critiques. Cela se met en place.

Est-ce que cela implique de dépenser 10% du PIB comme ironise Mark Rutte? Non. Pas si cela est fait avec sérieux et sur le temps long.

Et voyons le bon côté. Le réarmement peut produire des bénéfices concrets pour nos sociétés. Réindustrialisation, emplois dans des régions peu dynamiques, innovation duale, compétitivité, et capacité d’export.

La France l’a montré ces dernières années : une industrie de défense solide, c’est aussi du poids stratégique.


Encore du pain sur la planche donc pour notre Europe Puissance. Merci Romain Le Quiniou, je rappelle que vous êtes Directeur général d’Euro Créative, le think tank français sur l’Europe centrale et orientale. On vous retrouve dans deux semaines pour un nouvel épisode.


Merci Laurence, à très vite.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.