Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.
En dépit de l’impression générale, l’Union européenne tire d’ores et déjà les leçons du désamour américain manifesté à son égard par les États-Unis…
Pendant que Donald TRUMP colonise chaque jour l’espace médiatique au moyen d’une succession d’annonces mirobolantes, voici l’une de ces décisions européennes qui est passée largement en-dessous du radar de l’opinion publique.
L’année dernière, au mois de mars, l’Union européenne a lancé un vaste plan visant l’autonomie stratégique de notre continent. Son nom (pas franchement percutant) : RéArm Europe – Préparation 2030. Ce plan comporte trois piliers, dont l’un est intitulé Action de Sécurité pour l’Europe, connu sous son acronyme en langue anglaise : SAFE.
En quoi consiste donc cette initiative SAFE ?...
Pour résumer, il s’agit d’organiser le redéveloppement coordonné des industries de défense des pays de l’UE, l’accroissement rapide de leurs capacités de production, et le respect de l’interopérabilité technique de leurs systèmes d’armement.
On imagine que de telles ambitions ont un prix colossal, non ?...
Vous avez raison. La cagnotte constituée pour SAFE est de 150 milliards d’Euros, qui devrait être portée, ce mois-ci encore, à 340 milliards.
Le principe est relativement simple : la Commission européenne consent des prêts à de faibles taux d’intérêt à des projets impliquant des entreprises dans au moins deux pays de l’UE. SAFE doit être pleinement opérationnelle au tout début de l’année prochaine. On sait que la première tranche allouée aux industriels en France est de 16,5 milliards d’Euros.
Alors, à quels impératifs correspond SAFE, et pourquoi justement maintenant ?...
Incontestablement, c’est une réponse à la menace que fait peser la Russie sur l’Europe, et dont la guerre d’annexion en Ukraine est le premier déclencheur. Les opérations russes de sabotage et de sape, d’intimidation et de désinformation auxquelles sont soumis quotidiennement les citoyens des pays de l’UE en constituent une autre justification.
Mais il y a davantage.
A quoi faites-vous allusion ?...
Comme la programmation militaire, le marché des équipements de défense se déroule sur le temps long : ainsi, une négociation qui débuterait aujourd’hui aura encore des conséquences pratiques dans trente ans. C’est dire si la fiabilité et la prévisibilité des fournisseurs est au cœur des garanties recherchées par les clients.
Or, actuellement, les oukases et excommunications en tout genre lancés tous-azimuths par le gouvernement américain ont déjà fait cinq victimes :
ce sont les sociétés américaines BOEING, GENERAL DYNAMICS, LOCKHEED-MARTIN, NORTHROP-GRUMMAN, et RAYTHEON, c’est-à-dire les cinq majeures de l’armement aux États-Unis, incapables elles-mêmes de savoir quelle sera la prochaine lubie ou volte-face de Donald TRUMP.
On comprend donc aisément que nombre de contrats passés par les Européens auprès de fournisseurs américains puissent être remis en cause.
Interrogé sur le système SAFE, M. TRUMP n’a pu s’empêcher d’affirmer que tout cela n’était que « billevesées européennes sans importance ». Gageons que les industriels étatsuniens ne partagent pas son avis.
Vous avez déjà des exemples de cette volonté européenne de se découpler de la dépendance des États-Unis dans ce domaine des matériels militaires ?...
Pour n’en citer qu’un, c’est celui du remplacement des avions chargés de la récolte électronique du renseignement, les radars volants sur base de BOEING 707. BOEING en propose une version modernisée, mais celle-ci est sérieusement concurrencée par le GlobalEye, dont la cellule est canadienne, les radars, sondes, détecteurs et ordinateurs sont suédois, et les deux moteurs sont germano-britanniques. Le GlobalEye vole plus vite et plus haut, voit plus loin, et consomme beaucoup moins que son concurrent américain. Le GlobalEye a déjà été choisi par la France et par la Suède.
Est-ce que SAFE est réservé aux Européens ou d’autres pays peuvent-ils y être admis ?...
C’est même spécifiquement prévu à l’Article 12, alinéa 3, du texte créant SAFE. Il faut satisfaire à trois conditions : être un État démocratique, adhérer aux objectifs de sécurité définis par l’UE, et adopter les normes de l’UE en matière d’approvisionnement militaire. Le Canada a été admis l’année dernière, et quatre pays viennent tout juste de faire connaître leur candidature : ce sont l’Australie, la Corée du Sud, le Japon, et la Nouvelle-Zélande. Chacun apporte ce qu’il fait de mieux : ainsi, le Japon va-t-il construire des usines d’électronique de précision en Finlande, en Pologne, et en Roumanie ; la Corée, elle, produira 500.000 obus par an dans l’UE. Les Néozélandais contribueront notamment leur réseau de renseignement. Les Australiens apportent leurs composants et leurs terres rares, à utiliser par des usines qu’ils financeront en Europe.
Ces quatre candidatures devraient être validées au mois de mars.
Ainsi, tranquillement, s’amorce un désengagement des pays démocratiques du tout-américain, désengagement qui ne s’arrêtera pas le jour où Donald TRUMP quitte la Maison-Blanche.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.