Chaque semaine, Lyudmyla Tautiyeva nous propose un aperçu de ce qu'il se passe aux frontières de l'Union européenne, traitant de sujets divers tels que la gouvernance, l’entreprenariat, ou encore l'innovation.
Près de 3 000 personnes et entreprises russes sont sanctionnées par l'Union européenne. Elles sont accusées de soutenir l'effort de guerre du Kremlin : leurs avoirs sont gelés, et elles n'ont plus le droit d'entrer sur le territoire européen. Mais ces sanctions pourraient tomber d'un coup, faute d'accord entre les Vingt-Sept. Et la France est au cœur du blocage. Alors que la guerre continue en Ukraine, la situation a de quoi surprendre. Avant d'en venir aux causes, pourquoi cette question se pose-t-elle maintenant ?
La semaine dernière, le 15 septembre, l’Union européen n’a pas réussi à renouveler les sanctions contre les trois milles personnes et entités russes qui contribuent à la guerre en Ukraine. Depuis l’instauration de ces sanctions au début de l’invasion russe, elles visent les personnes et les entités qui soutiennent, mettent en œuvre ou sont responsables des actions ou des politiques qui « portent atteinte à l'intégrité territoriale, la souveraineté et l'indépendance de l'Ukraine » selon la formulation officielle. Les sanctions sont renouvelées tous les 6 mois, à l’unanimité de 27 pays membres et devaient donc être renouvelées la semaine dernière.
Parmi les personnes qui sont sur la liste des sanctions européennes on retrouve, par exemple, la direction politique russe – Vladimir Poutine lui-même, Sergei Lavron, le ministre des Affaires Étrangères russes et les membres du Conseil de sécurité russe, ou encore les hauts gradés militaires russes, les dirigeants des entreprises militaires et les propagandistes qui justifient la guerre et l’alimentent par leur propos.
Plus important encore, les hommes d’affaires puissants et les oligarques russes sont sur la liste des sanctionnés lorsqu'ils sont considérés comme apportant un soutien matériel ou financier au pouvoir russe ou participant à des secteurs économiques clés. C’est là qu'on retrouve Alisher Ousmanov et Mikhail Fridman – deux oligarques russes proches du pouvoir qui sont au cœur du blocage de renouvellement des sanctions.
Et qui est à l'origine de ce blocage ?
C’est tout d’abord la Slovaquie, qui, de part la position pro-russe de son gouvernement, demande depuis longtemps la levée des sanctions contre Usmanov et Friedman, auquel s’est rajouté à la surprise de Bruxelles la France qui tient pourtant une ligne dure contre la Russie. Le Luxembourg a récemment rejoint les deux pays également.
Quels sont les raisons derrière cela ? La France demande de lever les sanctions contre Alisher Ousmanov pour des "raisons de sécurités nationales". Ce milliardaire russo-ouzbek est un homme parmi les plus riches de la Russie et détient des entreprises dans le secteur clé pour l’économie russe et la guerre russe en Ukraine : le fer et l’acier. Ousmanov a engagé de multiples procédures judiciaires en Europe pour faire lever le gel de ses avoirs et l'interdiction de voyager, sans succès pour le moment.
Le Luxembourg demande à son tour de lever les sanctions contre l'oligarque russe Mikhaïl Fridman qui détient Alpha Banque et Alpha Assurance. Selon les dernières investigations des journalistes, Alpha Assurance assure des véhicules utilisés par les forces armées russes en Ukraine et fournit des services à l’unité chargée de la protection de Poutine. Plus encore, Mikhaïl Fridman mène une procédure d'arbitrage international contre le Luxembourg et réclame 14 à 16 milliards d'euros de compensation à la suite du gel de ses avoirs.
Paris parle de « sécurité nationale ». Concrètement, de quoi s'agit-il ?
Alors que la diplomatie française n’a pas donné plus de détails, plusieurs diplomates européens affirment que Paris veut obtenir en échange la libération de citoyens français détenus en Azerbaïdjan. Pour comprendre cette position il faut revenir dans le Caucase du Sud et le soutien que la France apporte à l’Arménie face à l’Azerbaïdjan. Depuis plusieurs mois, les relations entre Paris et Bakou se sont tendues. La presse rapporte que Bakou détient au moins trois ressortissants français sous les accusations de détérioration de biens publics ou d'espionnage. L'Uzbekistan - vue les origines ouzbeks de Ousmanov - aurait demandé à l'Azerbaïdjan de faire pression sur la France pour qu'elle-même face pression sur Bruxelles afin de lever les sanctions contre l’oligarque, en échange de la libération des Français – un marchandage qui semble fonctionner.
Les Vingt-Sept ont jusqu'à mardi minuit pour trouver un accord. Comment peuvent-ils sortir de l'impasse ?
La plupart des États membres restent opposés à toute suppression de noms de la liste des sanctions tant que la Russie poursuit sa guerre en Ukraine et menace l’Europe par des attaques hybrides sur son sol.
Les pays européens ont jusqu’au 22 septembre pour trouver une solution. Selon la presse, il existe une possibilité de maintenir l'oligarque russe Alisher Ousmanov sur la liste des personnes sanctionnées, tout en débloquant ses avoirs et en l'autorisant à entrer dans l'Union européenne. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas le moment de jeter par la fenêtre les sanctions de ces 3000 personnes concernées alors que la Russie est en train de passer à une nouvelle escalade en Ukraine.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.