L'Europe et le monde

Négociations sur l’Ukraine : l’Europe à l’épreuve d’une voix commune

© DR Négociations sur l’Ukraine : l’Europe à l’épreuve d’une voix commune
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L’Europe est composée de différents acteurs (États, entreprises privées, organisations internationales…) qui jouent un rôle majeur dans les relations internationales. La série « L’Europe et le Monde » sur euradio cherche à éclairer l’auditeur sur certains aspects de la place du Vieux continent sur la scène internationale.

Ces derniers jours on parle beaucoup de possibles négociations autour de la paix en Ukraine. Mais avant même de savoir quand elles auront lieu, une question agite les Européens : qui parlera au nom de l’Europe ?

Oui, et c’est presque devenu la première négociation avant la négociation.

Sur le papier, tout le monde est d’accord sur un principe : rien ne doit se décider sans l’Ukraine. C’est la ligne répétée à Londres, à Paris ou à Berlin. Mais derrière cette unité affichée, une question très concrète se pose : si une table de négociation s’ouvre avec l’Ukraine, la Russie, les États-Unis et l’Europe, qui occupera le siège européen ?

Est-ce que ce sera l’Union européenne, représentée par ses institutions ? Est-ce que ce sera le format E3, c’est-à-dire la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ? Ou bien un format élargi, le E5, avec aussi la Pologne et l’Italie ?

Et cette question n’est pas seulement protocolaire. Elle dit beaucoup de la manière dont l’Europe se voit elle-même face à la guerre.

Pourquoi le format E3 revient-il autant dans les discussions ?

Parce que ce sont trois pays qui pèsent lourd sur les questions de sécurité.

La France et le Royaume-Uni sont deux puissances nucléaires. Ils ont aussi des capacités militaires, diplomatiques et de renseignement importantes. L’Allemagne, elle, est devenue un acteur central du soutien financier et militaire à l’Ukraine. Et depuis le retour du Royaume-Uni dans les grands formats européens de sécurité, malgré le Brexit, Londres est de nouveau incontournable.

C’est donc assez logique que Kiev regarde vers ce trio pour les garanties de sécurité. Parce que, dans une négociation de cessez-le-feu, la vraie question sera : qui peut garantir quoi ? Qui peut fournir des armes ? Qui peut aider à surveiller un cessez-le-feu ? Qui peut s’engager dans la durée ?

Mais ce format E3 a ses limites. Quelques grandes capitales parleraient pour tout un continent.

Et c’est là que la Pologne entre en jeu ?

Exactement. La Pologne garde un souvenir amer du format Normandie, avec la France, l’Allemagne, l’Ukraine et la Russie. Ce format avait conduit aux accords de Minsk. Mais ces accords n’ont pas empêché l’invasion russe à grande échelle en 2022.

Pour la Pologne, et plus largement pour beaucoup de pays d’Europe centrale et orientale, il est impensable que les décisions sur la sécurité du continent soient prises sans eux. Ce sont eux qui sont géographiquement les plus exposés. Ce sont eux aussi qui ont souvent alerté très tôt sur la menace russe.

Donald Tusk l’a dit clairement : la Pologne ne respectera pas des accords conclus sans sa participation.

Le format E5 avec la Pologne et l’Italie prend de l’importance, avec une image plus large de l’Europe. Une Europe occidentale, mais aussi orientale. Une Europe de l’UE, mais aussi avec le Royaume-Uni.

Mais alors, où se situent les institutions européennes dans tout cela ?

C’est toute la difficulté. L’Union européenne ne peut pas être absente. Elle est le premier soutien économique et politique de l’Ukraine. Elle joue un rôle majeur sur les sanctions contre la Russie, sur les avoirs russes gelés, sur l’aide financière et sur l’avenir européen de l’Ukraine.

António Costa, le président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, veulent donc que l’UE soit impliquée. Et c’est logique.

Mais l’UE n’est pas un État. Elle n’a pas une armée unique. Elle ne peut pas promettre des garanties militaires de la même manière que Paris, Londres ou Varsovie. C’est pour cela qu’on voit apparaître une sorte de répartition des rôles.

Les États européens les plus engagés militairement pourraient être en première ligne pour les garanties de sécurité. Et les institutions européennes pourraient porter les sujets plus communautaires : sanctions, reconstruction, financement, adhésion, avoirs russes gelés.

Dans une volonté d’adhésion à l'UE, l'enjeu, au fond, est la crédibilité de l’Europe.

Oui, absolument. L’Europe veut être à la table dans une perspective de protection d’un d’adhérent futur. Mais pour être à la table, elle doit d’abord savoir quelle voix elle porte.

Une voix trop étroite, limitée à quelques grandes puissances, risque de frustrer les pays les plus exposés, comme la Pologne ou les États baltes. Une voix purement institutionnelle risque de manquer de poids militaire.

C’est tout le paradoxe du moment. L’Europe n’a jamais autant soutenu l’Ukraine. Mais elle doit encore transformer ce soutien en véritable capacité diplomatique commune.

Et au final, c’est Kyiv qui aura le dernier mot. Volodymyr Zelensky l’a rappelé : c’est l’Ukraine qui décidera qui représentera l’Europe dans une négociation avec la Russie.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.