Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Cette semaine, Quentin Dickinson, vous entendez rappeler de grandes initiatives de politique publique assez contrastées dans deux pays européens…
Depuis le krach boursier de 1929, la majeure partie de l’Europe est en proie à une crise économique d’une étendue simultanée sans précédent depuis la Révolution industrielle au XIXe siècle. Confronté à l’envolée du prix des principales matières premières et aux incertitudes géopolitiques de l’époque, le patronat joue la fermeté à l’encontre des revendications salariales et de conditions de travail ; les faillites et les fermetures d’usines se multiplient. Et les tensions entre les autorités chargées du maintien de l’ordre et les mouvements ouvriers ne se relâchent pas.
Cependant, sur ce fond sombre et tourmenté, un timide espoir se fait jour.
Ceci mérite approfondissement – alors, de quoi s’agit-il ?...
La date : Nous sommes en décembre 1938.
Le lieu : la petite ville suédoise de SALTSJÖBADEN, station balnéaire huppée sur la Mer baltique, créée à la fin du XIXe siècle par la riche et influente famille WALLENBERG, qui s’était fixée pour objectif d’inventer une Riviera à la suédoise. C’est un peu la version scandinave de la création, en France quarante ans auparavant, d’ARCACHON par les frères PEREIRE.
Le cadre : le Grand Hôtel de la ville.
Et que s’y passe-t-il de si important ?...
A l’issue de semaines d’âpres négociations, l’on y signe ce qu’on appellera depuis les Accords de Saltsjöbaden, qui lient les employeurs aux salariés de toutes les activités et dans tout le royaume. L’État se tient délibérément à l’écart, et se contentera désormais de définir les grandes orientations de la politique économique.
En quoi consistent ces accords entre syndicats et patronat ?...
D’abord, est instaurée la prééminence du dialogue social avant toute grève ou occupation d’usine, celles-ci intervenant en dernier recours seulement, et fortement encadrées.
Ensuite, cette concertation permanente permettra assez efficacement de réguler le marché du travail, tout comme les conditions sanitaires et la durée des activités professionnelles.
Ainsi, le modèle social suédois est né. La Suède étant neutre au cours de la Seconde Guerre mondiale, le développement de ce modèle n’est que peu entravé par ce conflit à ses frontières.
Voilà pour ce premier volet de votre propos, Quentin Dickinson ; et quel est l’autre ?...
Quittons SALTSJÖBADEN, et cap au sud-ouest : nous voici à LONDRES en 1942, où l’on commence à entrevoir la défaite à terme de l’Allemagne nazie et où quelques-uns s’occupent déjà de réfléchir à l’après-guerre. Parmi ceux-ci, Lord BEVERIDGE, un économiste libéral, et son épouse, la mathématicienne Janet PHILIP, chargés par le gouvernement britannique de concevoir un modèle de sécurité sociale, assurant tous les aspects des soins individuels à la population ainsi que la prise en compte de la santé publique au sens large.
Le Rapport BEVERIDGE qui s’en suivra sera le fondement, quasi-appliqué à la lettre, des priorités du gouvernement travailliste sorti des urnes après les législatives de 1945.
En dépit de l’opposition des syndicats des médecins, le Service national de Santé, connu sous ses initiales en anglais : NHS, était né (en l’occurrence, dans un hôpital de MANCHESTER).
Quelles en étaient les grandes lignes ?...
Il faut souligner qu’à l’époque, le NHS était suivi avec beaucoup d’intérêt par les autres pays européens, car il proclamait le droit de chacun aux soins médicaux de qualité – et totalement gratuitement.
Mais l’exemple n’allait pas tarder à s’étioler : dès 1952, une participation financière allait être exigée des patients pour ce qui est des soins dentaires et en ophtalmologie. Résultat : la multiplication des Britanniques équipés de dentiers amovibles, ainsi que des générations de porteurs de lourdes, inesthétiques, et identiques montures de lunettes.
Et on allait s’éloigner progressivement de l’idéal de départ…
En effet. Comme ailleurs, le coût du NHS allait s’accroître, alors que les moyens financiers publics se restreignaient.
Les gouvernements conservateurs successifs prônaient avant tout l’efficacité ; cependant, de la régionalisation à la mise en concurrence entre autorités locales de santé, chaque réforme aura entraîné une perte de qualité des soins dispensés, des hôpitaux surchargés par manque de personnel, et le recours massif à des soignants immigrés : infirmiers du Commonwealth ou médecins d’Europe de l’Est. – sans oublier les grèves médico-sectorielles à répétition.
Dans cette descente aux enfers, le plus étonnant, peut-être, c’est le maintien de la qualité des services expérimentaux, à l’origine très secondaires : dès 1960, une première greffe de rein ; en 1968, une première greffe du cœur ; en 1978, la naissance du premier bébé-éprouvette du monde.
De maigres consolations toutefois pour les dizaines de milliers de patients, chaque jour, entassés dans les couloirs et les salles d’attente, faute de lits en nombre suffisant.
Et que faut-il conclure de ces deux exemples franchement contradictoires ?...
Dans le cas suédois, l’on n’aura modifié l’idée de départ qu’à petites touches, la dernière mise à jour remontant à 2022 ; dans le cas britannique, l’on s’est obstiné à ce jour à vouloir faire plus avec moins et à défaire ce que les adversaires politiques auraient mis en place.
On en conclura (sagement) que la politisation à outrance de sujets techniques complexes conduit droit à l’échec, à l’incompréhension des citoyens, et à leur rejet du modèle démocratique.
Dire cela ne résout évidemment rien.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.