Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

Coup de froid à Reykjavik

Coup de froid à Reykjavik

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Pour cette première Histoire d’Europe de la rentrée, Quentin Dickinson, vous voulez revenir sur le tout récent référendum européen en Islande…

Bon, il faut le comprendre : l’Islande, c’est loin, les Islandais ne sont qu’au nombre d’à peine 396.000, et les spécialistes de la politique intérieure et de l’histoire récente de ce pays ne courent pas les rues.

Voilà qui explique assez bien la couverture médiatique un rien superficielle des résultats du référendum islandais du 29 août dernier.

Que voulez-vous dire ?...

Si l’on se fie aux comptes-rendus que nous avons tous lus ou écoutés, les Islandais ont voté à 52,8 % contre l’ouverture de nouvelles négociations d’adhésion de leur île à l’Union européenne. Raison invoquée : la crainte de la perte de souveraineté et de décisions prises à BRUXELLES et qui leur seraient imposées sans appel possible.

Mais cette explication simpliste a de quoi étonner.

Comment cela ?...

D’abord, parce que ce référendum ne préjugeait en rien du résultat d’un second référendum qui aurait obligatoirement été tenu à l’issue de probablement longues négociations entre BRUXELLES et REYKJAVIK. Mais les opposants à l’adhésion avaient, avec constance, martelé que la véritable décision dépendait en fait de ce premier référendum, ce qui était manifestement faux.

Il faut ajouter que les électeurs islandais avaient eu un mois entier pour enregistrer leur vote, et que nombre de citoyens auront exprimé leur choix, alors que la campagne ne faisait que s’amorcer. Cet élément aura clairement servi les anti-européens, au point que la participation, à plus de 82 %, a dépassé celle des dernières élections législatives, remportées par des partis plutôt pro-européens.

Une surprise aussi : le revirement difficilement explicable des jeunes électeurs : selon les sondages au mois d’août, ils étaient plus de 65 % à soutenir le Oui ; or, au décompte final, ils n’étaient plus que 40 %. Beaucoup ont expliqué leur revirement par la lutte historique permanente pour leur indépendance politique et leur survie dans un climat inhospitalier.

D’où viennent donc les Islandais ?...

Ce sont des descendants de navigateurs, arrivés de Norvège dans la seconde moitié du IXe siècle. Moins d’un siècle après, voilà qu’ils se dotent d’un parlement, l’Althing, qui devait gérer souverainement l’île pendant trois siècles, avant que des dissensions internes conduisent les Islandais à se placer sous l’autorité du Roi de Norvège.

A la toute fin du XIVe siècle, la Paix de Kalmar allait unir en confédération, sous une triple couronne, la Norvège, la Suède, et le Danemark ; et c’est désormais de ce dernier pays que dépendra l’Islande.

Un mouvement nationaliste voit le jour au XIXe siècle ; les Danois concèdent une large autonomie à l’Islande en 1904. La République islandaise, indépendante et souveraine, est proclamée en 1944.

Ce petit pays, géographiquement isolé, aura su, au fil des ans, se développer par une pêche industrielle et grâce à une inépuisable énergie d’origine volcanique.

Et, depuis toujours – assez naturellement – les Islandais, littéralement assis sur un volcan, se méfient d’instances distantes qui prétendraient leur dicter leur mode de vie sans bien en connaître les rigueurs climatiques.

Mais il n’y a pas que cela qui éclaire le résultat de ce référendum ?...

En effet – et l’on peut dire que ce qui suit éclaire la situation d’un jour plutôt trouble. L’affaire remonte à 2008. A la suite de décisions particulièrement acrobatiques – et, pour partie, parfaitement illégales – les trois principales banques du pays (ainsi que leurs succursales à Monaco, dans les Îles anglo-normandes, au Royaume-Uni, et aux Pays-Bas) se trouvent acculées au dépôt de bilan. Il faut se souvenir que c’est l’époque de la folie de l’argent facile. Le déficit cumulé des banques islandaises représente plusieurs centaines de fois le montant du budget de l’État.

Et que fait le gouvernement islandais ?...

Il demande l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne, perçue comme une miraculeuse bouée de secours. Toutefois, avant que celles-ci puissent aboutir, l’économie commence à se redresser, et REYKJAVIK fait brutalement marche arrière, sous la pression de ceux qu’on appellera les oligarques de la pêche.

S’ensuit une longue saga judiciaire, qui fera apparaître plusieurs cas de décisions politiques obtenues directement par la corruption financière de politiciens et d’au moins un haut-fonctionnaire.

Or, discrètement ressuscités, ce sont ces mêmes industriels de la pêche qui auront influencé l’opinion des électeurs islandais. Et on ne peut exclure que la Russie ait elle aussi trouvé intérêt à contrer l’Islande, pays-membre de l’OTAN, et à agacer les capitales des États-membres de l’Union européenne.

En tout cas, pour les uns comme pour les autres, c’est mission réussie.

Enfin, ce camouflet infligé à l’idéal européen survient au moment où les négociations avec les pays-candidats à l’adhésion à l’UE avancent au rythme bruxellois – c’est-à-dire, lentement – et que, parmi les pays-membres de l’UE, les partis de l’extrême-droite anti-européenne progressent à peu près partout.

Nous aurons à en reparler ici.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.