Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

AMGOT et les autres

Photo de Bryan Ramos sur Unsplash AMGOT et les autres
Photo de Bryan Ramos sur Unsplash

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Quentin Dickinson, cette semaine vous allez évoquer pour nous un épisode très peu connu de la Seconde Guerre mondiale…

En 1941, entrés tardivement en guerre contre les puissances de l’Axe, en raison de l’attaque japonaise de la base navale de PEARL HARBOUR, les États-Unis se sont trouvés confrontés à un casse-tête qu’ils allaient découvrir à leurs dépens : comment en effet assurer la paix civile et le retour à l’ordre démocratique dans les territoires libérés en Europe par les forces américaines ?

Une bien délicate mission, compte tenu que ces territoires étaient parfois ceux de pays ennemis et parfois ceux de pays amis, mais jusque-là occupés par l’ennemi.

Alors, comment les Américains ont-ils procédé ?...

A la Maison-Blanche, où régnait le Président Franklin ROOSEVELT, on pensait avoir trouvé la bonne formule : toutes les forces militaires étatsuniennes allaient devoir emmener dans leurs fourgons des administrateurs provisoires, chargés de gérer la transition dans chaque mairie, au fur et à mesure que reculait le front.

Ces administrateurs étaient-ils des soldats ?...

Certains étaient de jeunes officiers, ayant bénéficié d’une formation-express de quatre semaines, dispensée dans plusieurs universités et centres de perfectionnement militaires ; mais d’autres étaient des professionnels confirmés : juristes, policiers, ingénieurs, experts-comptables, médecins – certains déjà sexagénaires – à qui l’on conférait le grade honoraire de capitaine.

Rédigés à la hâte, leurs manuels présentaient une vue généralement caricaturale des pays où ils s’apprêtaient à débarquer ; ainsi, l’un de ces ouvrages décrivait les Français comme « paresseux, peu intéressés de gagner beaucoup d’argent, et vivant exclusivement dans l’attente du prochain repas, toujours pantagruélique ».

Rejoints par des officiers britanniques, ces Américains allaient constituer le Gouvernement militaire allié des Territoires occupés, unités connues par leur acronyme anglais : AMGOT.

A quel moment cet AMGOT allait-il connaître son baptême du feu ?...

Après un cafouillage initial en Algérie, où ils ont éprouvé quelque difficulté à distinguer les patriotes des collaborateurs et des indépendantistes, ils ont connu le débarquement en Sicile, suivi de la pénible remontée de la Botte italienne, tentant tant bien que mal de calmer les rivalités entre factions armées victorieuses.

Mais la progression de l’AMGOT en Italie était suivie avec beaucoup d’intérêt – mais à distance - par un homme en particulier.

De qui s’agissait-il ?...

Il s’agissait du Général de GAULLE, viscéralement opposé à toute gestion de la France par une entité étrangère, qui effectuerait des choix hasardeux parmi les candidats politiques à favoriser pour l’après-guerre.

Sans perdre de temps, ordre est donc donné aux résistants de prendre le contrôle de la Corse voisine, devançant dans les faits les émissaires de l’AMGOT.

A WASHINGTON, ROOSEVELT fulmine – il n’a jamais supporté de GAULLE, qui le lui rend bien. Mais le Français a ses alliés : le Premier ministre CHURCHILL à LONDRES, siège du Gouvernement provisoire de la République, et, sur le terrain, le commandant-en-chef interallié, le général américain EISENHOWER.

Mais la chance des Gaullistes, c’est le Débarquement allié en Normandie, en juin 1944.

C’est dans le Cotentin que les résistants gaullistes, comme leurs rivaux communistes, parviennent de façon croissante à endiguer la mission de l’AMGOT, sans pour autant la prendre de front.

Mais cela n’allait pas éviter une crise majeure.

De quoi s’est-il agi ?...

Tout simplement de l’initiative américaine d’imprimer des billets de banque, soi-disant français quoique aux dimensions des billets en Dollars, et comportant à l’impression plusieurs coquilles. La distribution commença par les troupes américaines, encouragées à faire circuler ces billets, libellés en Francs, par leurs achats dans les commerces. De GAULLE en fit une question de principe, et, assez astucieusement pour l’époque, mena une campagne d’information auprès des grands journaux aux États-Unis, qui furent nombreux à prendre son parti. Les billets contestés disparurent discrètement.

La suite est connue : des Commissaires de la République allaient être nommés systématiquement aux fonctions de préfet et de sous-préfet, rendant largement inutile la présence de l’AMGOT.

Est-ce que l’AMGOT s’est occupé d’autres pays que l’Italie et la France ?...

Oui, et elle aura plutôt bien réussi sa mission en Belgique, au Luxembourg, et en Norvège – à une échelle évidemment plus modeste. Seuls les Danois se sont appliqués à s’en débarrasser au plus vite.

Il reste aujourd’hui à espérer que personne n’ira intéresser Donald TRUMP à la résurrection de la formule de l’AMGOT.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.