Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Cette semaine, votre chronique s’intéresse à une actualité peu réjouissante pour les Européens que nous sommes…
On le sait, la Coalition des volontaires s’appuie principalement sur la France et le Royaume-Uni, les deux puissances militaires dominantes en Europe. On le voit : en dépit de réticences de la part de certains de leurs voisins, ainsi que de divergences politiques chez eux, ils ont décidé d’aller de l’avant et de protéger vigoureusement leurs intérêts économiques et géopolitiques contre la prépondérance mondiale des États-Unis.
Sans grande chance de se tromper, on peut comprendre que mal leur en prendra : confrontés à l’hostilité, à la fois des Américains et des Russes (lesquels n’hésitent pas à brandir la menace d’une frappe nucléaire sur PARIS et sur LONDRES), les Français et les Britanniques se verront logiquement contraints de faire machine arrière, et, c’était prévisible, ils en sortiront profondément humiliés. Les équilibres internationaux en seront inévitablement et durablement bouleversés.
Quentin Dickinson, on peut dire que vos prévisions sont inhabituellement pessimistes aujourd’hui !...
Non, pas vraiment – quoique… Car ce que je viens de décrire ne constitue nullement des prévisions, mais bien un rappel d’événements historiques, aujourd’hui vieux de soixante-dix ans.
C’est assez incroyable ! Racontez-nous donc cela…
Depuis le coup d’état de 1954, l’Égypte est dirigée par le Colonel Gamal Abdel NASSER. Celui-ci entend développer l’agriculture en favorisant l’irrigation, au moyen d’un barrage géant à ASSOUAN, qui devra réguler le débit du Nil.
Mais, pour mener à bien ce projet qu’on peut – pour une fois à juste titre – qualifier de pharaonique, NASSER n’a pas le premier centime. Il se tourne vers les États-Unis ; des négociations sur le financement débutent. Mais en 1956, WASHINGTON met brutalement fin à ces pourparlers.
Sept jours après, NASSER décrète la nationalisation du Canal de SUEZ.
Et voilà qui ne fait guère l’affaire des utilisateurs du canal, et notamment des Français et des Britanniques…
En effet. Le mois suivant, à LONDRES, le ministre français des Affaires étrangères, Christian PINEAU, son homologue britannique Selwyn LLOYD et l’ambassadeur américain Robert MURPHY se réunissent avec les représentants de quinze autres pays. Curiosité : la scène se passe au 1, Carlton Gardens, depuis 1945 résidence officielle du Secrétaire au Foreign Office, mais précédemment siège de la France Libre du Général de GAULLE. Il n’empêche : la conférence est un échec, les Américains refusant d’avaliser un éventuel recours à la force militaire pour rétablir le contrôle international sur le Canal de SUEZ.
Que font alors les Français et les Britanniques ?...
Ils se rencontrent dans le plus grand secret à SÈVRES et paraphent avec leur allié israélien un protocole, qui définit avec précision le calendrier en deux temps d’une intervention militaire : d’abord, les Israéliens envahissent le Sinaï ; ensuite, les forces franco-britanniques bombardent les installations militaires égyptiennes et prennent position sur le Canal. Ce sera l’Opération Mousquetaire.
Celle-ci débutera cinq jours plus tard.
Et, on s’en doute, la déroute des forces égyptiennes sera totale.
Mais ce succès militaire se traduira par un désastre diplomatique, disiez-vous ?...
Trois jours après le débarquement des Franco-Britanniques à SUEZ, les Nations-Unies réclament un cessez-le-feu. Quatre jours se passent, et c’est la prise de PORT-SAÏD. Sept jours encore, et, sous les menaces simultanées des Russes et des Américains, les Français et les Britanniques entament leur repli, qui sera effectif cinq semaines après.
Le 8 avril 1957, le Canal de SUEZ est rouvert à la navigation.
Quelles seront les conséquences durables de cet épisode ?...
D’abord, il aura consacré le duopôle géopolitique de WASHINGTON et de MOSCOU, au détriment des anciennes puissances colonisatrices.
Ensuite, il annonce les réactions radicalement opposées des Britanniques et des Français : les premiers choisissent de se placer dans la roue des Américains au nom d’une fumeuse et unilatérale Relation spéciale avec les États-Unis. La France, elle, jouera la carte de la solidarité européenne ainsi que de l’autonomie stratégique, validée dès 1960 par le premier essai nucléaire réussi, près de REGGANE, au Sahara.
…et aujourd’hui ?...
…et aujourd’hui, les mêmes rejouent presque la même pièce, mais pas dans les mêmes rôles.
Les États-Unis de Donald TRUMP travaillent inlassablement à rendre irréversible un monde, à partager entre trois superpuissances, avec la Chine et la Russie, cette dernière, ruinée et désorganisée, et incrédule de se voir ainsi promue à nouveau, trente-cinq ans après l’effondrement de l’Union soviétique.
L’Europe, otage de la guerre que livre MOSCOU à l’Ukraine, et qui, de ce fait, hésite à tenir tête aux Américains, de la part desquels ils ont besoin de livraisons d’armes et du renseignement – alors que l’Union européenne possède en réalité plusieurs moyens non-négligeables de contrer l’hostilité ouverte manifestée par le gouvernement américain à son égard.
Et puis le reste du monde, dont l’incontournable Chine, mais aussi l’Afrique du Sud et l’Inde, qui assistent en spectateurs narquois aux simagrées trumpiennes. Ce Sud global prépare tant bien que mal un ordre mondial nouveau, où seraient marginalisés sans distinction Américains, Russes, et Européens.
Pourtant, dans cette redistribution des cartes, ce sont ceux-ci, les Européens, qui peuvent encore le mieux espérer tirer leur épingle du jeu – à condition de resserrer leurs rangs, de reconquérir la légitimité que seul autorise le soutien de ses citoyens, et d’assumer un rôle stabilisateur dans les relations internationales.
On n’y est pas encore.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.