Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Cette semaine, Quentin Dickinson, vous nous emmenez en visite chez des futurs citoyens de l’UE dont les actuels citoyens européens ignorent jusqu’à l’existence…
L’on dénombre actuellement neuf pays, officiellement candidats à l’adhésion à l’Union européenne ; une Europe à trente-six n’est cependant pas pour demain, le poison de l’influence russe en Géorgie et en Serbie retardant jusqu’à nouvel ordre les chances de ces États, et la Turquie étant passée à d’autres ambitions.
Parmi les candidatures sérieuses figure celle de la Moldavie. En dépit d’actions russes de désinformation et d’achats de voix à grande échelle, la réélection de la Présidente pro-européenne, Maia SANDU, en 2024, ainsi que la victoire de son parti aux élections législatives l’année dernière, placent les Moldaves en bonne position dans la file d’attente au portail de l’UE.
Mais, tout-de-même, ce petit pays d’un peu moins de deux millions et demi d’habitants reste redoutablement complexe…
En effet. Sur ce total que vous venez de préciser, un peu plus de quatre cent mille personnes peuplent la région sécessionniste de Transnistrie, où l’armée russe maintient encore la présence d’environ 1.500 hommes. Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer à cette antenne le fragile équilibre entre le gouvernement moldave et les irrédentistes prorusses.
Mais c’est d’une autre source de friction interne en Moldavie, à une échelle encore moindre que celle de la Transnistrie, que je souhaite vous entretenir aujourd’hui.
Et de quoi s’agit-il ?...
Il s’agit de la Gagaouzie. Ce territoire autonome, situé dans le sud-ouest de la Moldavie, est morcelé en quatre entités, d’ailleurs non-contigües ; les Gagaouzes sont au nombre d’environ cent-trente mille. La ville de COMRAT est leur chef-lieu. Leur langue officielle est le gagaouze, cousin éloigné du turc, mais l’on s’exprime aussi en roumain, en russe, et en bulgare, ce qui constitue un rappel du passé tumultueux de ce petit peuple.
Alors, justement, qui sont ces Gagaouzes et quelle est leur histoire ?...
Leurs origines sont multiples, et donc floues, et remontent au XIIIe siècle. En gros, ce sont les descendants de tribus turques, converties au christianisme orthodoxe, et déplacés avec des populations bulgares vers la Bessarabie, laquelle recouvrait notamment le territoire de la Moldavie actuelle.
Au XVe siècle, les Gagaouzes se retrouvent incorporés à l’Empire ottoman pendant quatre cents ans. Et, en 1812, les voilà sujets de l’Empire russe. En 1906, une révolte de paysans gagaouzes aboutit à la proclamation de la République indépendante de Comrat, qui allait durer…six jours, avant que ses promoteurs soient embastillés sans ménagement par l’Okhrana, la police politique du Tsar.
En 1917, les Gagaouzes cessent d’être russes et deviennent roumains, et ce, jusqu’en 1940 ; au fil des combats de la Seconde Guerre mondiale, ils seront soviétiques de 1940 à 1941, puis à nouveau roumains de 1941 à 1944, puis réincorporés à l’Union soviétique jusqu’à son démembrement en 1991. Depuis lors, ils sont moldaves.
Et ils sont contents de leur sort ?...
Pendant longtemps, ils se sont méfiés du gouvernement moldave, soupçonné par eux de vouloir à la fois hâter la réunification avec la Roumanie et se rapprocher de la Turquie. Avec leurs dirigeants, ils ont donc été nombreux à penser que leur salut ne pouvait venir que de la Russie. Logiquement, ils s’opposaient à l’adhésion de la Moldavie à l’Union européenne.
Toutefois, la guerre en Ukraine voisine les a rendus plus circonspects, d’autant que, depuis la signature de l’Accord d’Association avec l’UE en 2014, la Moldavie connaît un essor économique constant – y compris dans les territoires gagaouzes.
Et pour conclure, vous nous avez déniché une curiosité linguistique…
C’est cela. Depuis cent-cinquante ans, les Gagaouzes auront connu successivement ou simultanément pas moins de cinq alphabets différents, selon la langue du pays dont ils faisaient partie. Aujourd’hui, la langue gagaouze s’écrit le plus souvent, comme le bulgare, en cyrillique modernisé ou, comme le turc, en alphabet latin – au choix. On n’échappe pas à son alluvionnement culturel.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.