La guerre des étoiles

Les femmes à la conquête de l'espace (2/2)

© NASA Les femmes à la conquête de l'espace (2/2)
© NASA

Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.

Nous nous retrouvons pour un épisode histoire de La guerre des étoiles, la suite de notre épisode du mois dernier sur les femmes dans le secteur spatial. Nous avions parlé des femmes astronautes ayant marqué l’histoire, y compris très récente, de la conquête spatiale.

Et il est temps de parler des femmes de l’ombre, celles dont on ne voit pas la photo à la une des journaux : les scientifiques et administratrices. Elles ont été intégrées beaucoup plus tôt que les pilotes et les astronautes dans les agences spatiales, les universités, et les rôles politiques décisionnels, mais ont aussi dû se battre et continuent de devoir se battre pour que leur travail soit reconnu au même titre que leurs homologues masculins.

Sally Ride était la première américaine dans l’espace en 1983, mais quand les femmes ont-elles commencé à travailler à la NASA ?

Dès sa création et même dès les années 20 à la NACA, le comité précurseur de la NASA. Pendant des décennies, les femmes ont été embauchées comme calculatrices humaines par les agences gouvernementales et spatiales. Il n’y avait pas d’ordinateurs pour effectuer les calculs de trajectoire, de poussées, de puissance… Même lorsque les ordinateurs existaient déjà, ils ont longtemps été lents, peu puissants et prenaient beaucoup de place et d’énergie ; là où des salles remplies de femmes incroyablement douées en mathématiques étaient beaucoup plus performantes. Elles n’étaient évidemment pas valorisées et étaient ségrégées des hommes, et il y avait également une ségrégation raciale à la NASA ; mais a posteriori leur existence et leur travail essentiel a été reconnu, y compris par le grand public grâce au film Les Figures de l’ombre sorti en 2016 qui retrace de manière romancée la contribution essentielle de trois de ces femmes : Katherine Johnson, Mary Jackson –qui est d’ailleurs devenue une admnistratrice de la NASA au début des années 80 pour le bureau d’égalités des chances et qui a largement contribué à offrir des opportunités de carrière à des femmes –y compris issues de minorités ethniques– à la NASA– et Dorothy Vaughan, qu’on voit dans le film s’intéresser à la nouvelle génération d’ordinateurs qui allaient remplacer les mathématiciennes pour effectuer les calculs nécessaires aux programmes de la NASA.

Ces femmes ont-elles eu de nouvelles opportunités de carrière avec l’arrivée d’ordinateurs de calculs plus performants ?

Non malheureusement les disparités sont restées profondes, et une inversion intéressante s’est produite assez rapidement : les femmes ont d’abord été celles qui opéraient et programmaient les ordinateurs, et à mesure que la société comme la science se reposait de plus en plus sur les ordinateurs, c’est un secteur qui a gagné en reconnaissance –et d’une augmentation salariale conséquente, et vers lequel se sont orientés les hommes, jusqu’à en chasser les femmes.

Est-ce que ces tendances sont les mêmes en Europe ?

Oui, les chiffres sont similaires : aujourd’hui un peu plus d’un tiers des nouvelles recrues sont des femmes, les postes à responsabilité se féminisent lentement mais de manière stable. Des quotas ont été mis en place, et contrairement aux Etats-Unis qui subissent la purge du libéralisme social de l’administration Trump, les engagements de l’ESA vont permettre de continuer cette diversification des profils. Mais les disparités sociétales demeurent dans l’éducation-même entre filles et garçons dès le plus jeune âge, ce qui ensuite se reflète dans les études supérieures et les profils candidats aux postes : il y a par exemple une surreprésentation d’enseignants hommes dans les matières scientifiques Maths-Physique-Chimie-Sciences de l’Ingénieur dans l’enseignement secondaire ; ce qui alimente la perception que c’est un domaine masculin, ce qui pousse plus de jeunes étudiants vers des filières similaires –mathématiques, mécanique, physique– en écoles d’ingénieur et à l’université ; là où les étudiantes vont s’orienter vers les sciences sociales, et dans les filières scientifiques et d’ingénieurie, vers les neurosciences, la biologie…

Comment contrer ces tendances néfastes pour égaliser les opportunités filles/garçons ?

Ça se fait à plusieurs niveaux, et tous les pays ne sont pas investis de la même manière : au niveau de l’éducation dans le secondaire en France, il existe le programme EVARS, qui vise à éduquer les élèves sur l’égalité des sexes et à casser les clichés sexistes et genrés ; au niveau institutionnel il existe des quotas et des objectifs de recrutement, qui permettent d’ouvrir des portes à des femmes très compétentes mais qui sinon souffriraient des biais de recrutement ancrés dans les pratiques ; au niveau politique et sociétal, le frein des interruptions de carrière en raison des grossesses et congés maternité est à l’échelle européenne de plus en plus pris en compte, mais les réponses apportées se font encore attendre, alors que c’est un frein non négligeable à l’évolution de carrière, et particulièrement quand ont parle de recherche et de programmes spatiaux, puisque ce sont des programmes longs, donc qui nécessitent un suivi par les mêmes équipes pendant longtemps, et donc une femme a moins de chances d’être cheffe d’équipe si elle est considérée comme susceptible de partir en congés maternité une ou deux fois pendant la durée du programme. En conclusion, il reste une marge de progrès !

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.