Arnaud Magnier, vous êtes professeur en affaires publiques à Sciences Po Paris.
L’un des derniers monstres sacrés de la philosophie occidentale nous a quittés voici quelques jours.
Jürgen Habermas est décédé le 14 mars à 97 ans chez lui à Starnberg en Allemagne. Son travail sur les questions morales et politiques était reconnu dans le monde entier et il a eu une très forte influence sur les fonctionnaires de Bruxelles et sur leur façon d’appréhender la construction européenne.
Sa réflexion a suivi les grands courants de pensée du siècle.
Oui, quand on pense à Habermas, on pense à « l’école de Francfort », qui occupe en Allemagne - et dans l’histoire des idées - une place éminente. Cette école a vu le jour dans les années 20 autour d’une critique du marxisme et a produit des penseurs tels que Theodore Adorno ou Herbert Marcuse. Habermas sera la figure de proue de la deuxième génération de cette école et son travail va se focaliser à partir des années 60 sur l’idée d’une éthique de la discussion. Pour lui, la morale publique réside dans l’adhésion des citoyennes et citoyens à la clarté et la probité des processus de délibération. Habermas appelle ça « l’agir communicationnel ». C’est dans la qualité de la communication qui conduit à une décision collective rationnelle que se trouve l’essence de l’action politique.
C’est un peu théorique…
C’est certain, mais Jürgen Habermas au départ, cherche à moderniser la pensée d’Emmanuel Kant, l’auteur de la « Critique de la raison pure », qui n’est pas précisément un ouvrage facile d’accès. Mais l’objectif lui, est assez simple : comprendre sur quelles bases on peut s’entendre et à partir de quel référentiel commun on peut commencer une discussion avec les meilleures chances de succès.
Et ça, bien sûr, ça parle à Bruxelles !
Évidemment ! Pensez à l’extrême complexité du système décisionnel de l’Union européenne, à toute la diversité des parties prenantes impliquées dans les négociations, aux multiples intérêts qui rentrent en compte… trouver un compromis prend du temps, beaucoup d’énergie, cela suppose souvent des concessions : du Parlement vers le Conseil, des États vers la Commission, des capitales entre elles.
Jürgen Habermas va apporter aux eurocrates le support de la philosophie morale et politique et le prestige d’une des plus grandes écoles de pensée d’Europe pour leur proposer une véritable doctrine, au sens presque liturgique du terme. Sa pensée les rassure : eux qui, depuis Bruxelles, sont très éloignés des débats politiques nationaux, ne perçoivent les mouvements des opinions publiques qu’à travers des notes de think tank et des sondages, qui peinent souvent à mesurer les effets concrets de leurs décisions sur le terrain, peuvent maintenant adhérer à un objectif commun qui a la beauté de l’abstraction : les processus et rien que les processus, qui permettent la délibération.
En fait, Habermas nous dit que le processus qui permet de décider est plus important que la décision elle-même…
Absolument. Il va même inventer, au milieu des années 90, un concept audacieux qui aura une audience considérable : « le patriotisme institutionnel ». Puisque les grandes idéologies ont échoué, que la chute du mur a marqué l’échec du communisme, que le capitalisme est critiqué pour les inégalités qu’il aggrave et que comme l’a dit François Mitterrand devant le Parlement européen à Strasbourg en 1995 : « le nationalisme c’est la guerre », alors que nous reste-t-il ? Et bien pour Habermas, il nous reste la confiance qu’on peut avoir dans des institutions publiques qui sont au-dessus des États, qui fonctionnent avec des règles claires et des procédures transparentes qui garantissent le respect de l’intérêt général. A l’époque, soutenir le projet européen se résume bien souvent à soutenir les institutions, leur légitimité et leurs méthodes. Le « patriotisme institutionnel » sera le mantra des pro-UE pendant plus d’une décennie. On va même considérer qu’il pourrait être la source d’une nouvelle conception de la citoyenneté.
Que reste-t-il de l’héritage d’Habermas ?
C’est ambigu. Les crises multiples, de la zone euro en 2010, des migrations en 2015, du covid en 2019, de la guerre en Ukraine en 2022, des vociférations trumpiennes depuis 2024… ont signé le grand retour des États au premier plan de la vie de l’Europe. La montée des populismes sous différentes formes partout montre que l’époque est à un retour des nations et des rapports de force.
L’éthique de la discussion passe donc par perte et profit ?
Pas complètement. Récemment, la Commission européenne a décidé de mettre en place des panels de citoyennes et citoyens, issus de tous les États-membres. Ils travaillent durant plusieurs week-ends et formulent des recommandations dont les experts doivent s’inspirer avant de proposer de nouvelles normes. Des panels ont déjà été réunis sur la solidarité intergénérationnelle, le futur budget européen, l’efficacité énergétique ou le gaspillage alimentaire. La « démocratie délibérative » d’Habermas n’a pas fini d’inspirer l’Europe.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Photo : Jürgen Habermas lors d'une discussion à l'École de philosophie de Munich. Auteur : Wolfram Huke. Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license.