Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Confrontations Europe a récemment publié un dossier spécial, cofinancé par la Commission européenne, portant sur l’engagement des jeunes en Europe. A cette occasion, Eva Zeglovits, sociologue et directrice de l’Institut de recherche sociale empirique à Vienne, analyse les conséquences de l’abaissement du droit de vote à 16 ans en Autriche, en vigueur depuis 2007. Dans cet épisode d’Echos d’Europe, Michel Derdevet, Président de Confrontations Europe, revient sur cette évolution.
Tout d’abord, quelles raisons ont poussé le gouvernement autrichien à abaisser l’âge du droit de vote à 16 ans ?
Ce qui est intéressant, c’est qu’en 2007, selon les sondages, la majorité des électeurs ne soutenaient pas cette mesure, et même les 14-17 ans, pourtant les premiers concernés, étaient partagés sur la question. En réalité, cet abaissement de l’âge du vote a été progressif en Autriche. Au niveau municipal par exemple, ça date du début des années 2000. Après les élections fédérales de 2006, la coalition a lancé une grande réforme électorale. Le Parti populaire, de centre droit, souhaitait autoriser le vote par correspondance. Les sociaux-démocrates l’ont accepté contre l’abaissement du droit de vote à 16 ans.
Pour accompagner cette réforme, des cours d’éducation civique ont été mis en place pour les élèves de collège, et une vaste campagne de sensibilisation a eu lieu avant la 1ère élection fédérale, en 2008.
Quelles étaient les critiques à l’égard de l’abaissement de l’âge de vote et quels résultats ont pu être réellement observés, dans les années suivant cette réforme électorale ?
Ceux qui étaient opposés à cette réforme craignaient surtout que les 16-18 ans n’utilisent pas ce droit de vote, ce qui aurait augmenté l’abstention. Ils remettaient aussi en cause la maturité des jeunes pour effectuer un choix éclairé dans l’isoloir.
Les études ont par la suite montré que ces craintes n’étaient pour la plupart pas justifiées. Par exemple, la participation était plus élevée chez les 16-17 ans que chez les 18-20 ans. Pour les jeunes dans le milieu scolaire, les mesures d’accompagnement ont été efficaces. L’éducation civique a augmenté l’intérêt des jeunes pour la politique, ce qui a augmenté leur participation. L’impact des parents sur les jeunes votants était ainsi réduit, alors que celui de l’école a augmenté. Dix ans après la réforme, les jeunes de 16-17 ans avaient tout autant le sentiment de pouvoir participer à la politique que les électeurs plus âgés : l’écart d’âge a disparu.
Vingt ans plus tard, quels nouveaux défis peut-on relever à ce propos ?
La nouveauté, c’est le nombre croissant de jeunes qui n’ont pas le droit de vote. En effet, l’accès à la citoyenneté autrichienne est assez restreint, puisqu’il est soumis au droit du sang. Il y a donc une proportion croissante de jeunes résidants en Autriche qui n’ont pas la nationalité, et qui ne peuvent donc pas voter. C’est non négligeable : à Vienne par exemple, ça représente 42% des 16-24 ans. Quand un nombre croissant de jeunes ne peuvent pas voter dans la cour du lycée, ça diminue l’intérêt pour ceux qui ont le droit car c’est moins au centre du débat entre jeunes.
D’autre part, l’accompagnement au vote a bien fonctionné pour les jeunes scolarisés dans le général, mais moins pour les jeunes en formation professionnelle, et encore moins pour les jeunes complétement hors du système scolaire. Ça crée des écarts de participation dès le plus jeune âge.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.