Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Confrontations Europe a récemment publié un entretien avec Stefan Gössling professeur des universités de Lund et Linnaeus en Suède consacré au nouveau narratif pour les véhicules électriques. Dans cet épisode d’Échos d’Europe, Michel Derdevet revient sur les dimensions psychologiques, sociologiques et identitaires qui freinent la transition vers l'électrique au profit du moteur thermique.
Stefan Gössling, explique dans son article que la voiture thermique a une valeur symbolique forte pour de nombreux conducteurs. Comment cela se manifeste-t-il ?
Oui, selon Stefan Gössling, la voiture thermique est bien plus qu’un simple moyen de transport : c’est un véritable marqueur d’identité. Les conducteurs se l’approprient notamment à travers le “tuning”, qui permet d’adapter le véhicule à leur personnalité. Il y a aussi des éléments très symboliques : la puissance et la vitesse, mais surtout le bruit du moteur, qui peut servir à s’affirmer, voire à marquer son territoire.
Enfin, il existe un lien très fort à la mécanique : le fait d’entretenir soi-même sa voiture crée une relation presque affective avec le véhicule. Au final, tous ces aspects permettent aux conducteurs d’exprimer qui ils sont, ce qui explique cet attachement encore très présent aux voitures thermiques.
Quels sont les freins qui expliquent que l’adoption des véhicules électriques reste encore difficile ?
Plusieurs freins expliquent encore les difficultés d’adoption des véhicules électriques. D’abord, il y a un vrai problème de désinformation : leur réputation est souvent entachée par des idées reçues ou des peurs largement relayées, comme l’obsolescence programmée, les risques sanitaires, les incendies spontanés ou encore les pannes de batterie.
À cela s’ajoutent des inquiétudes d’ordre économique, avec la perception d’un coût trop élevé, même si elle n’est pas toujours fondée sur la réalité à long terme.
Enfin, les arguments environnementaux eux-mêmes peuvent être remis en cause ou instrumentalisés dans le débat public, ce qui entretient le doute chez les consommateurs.
Tout cela crée un climat de méfiance qui freine encore le passage à l’électrique.
L'article évoque la nécessité de créer un « nouveau récit lié au véhicule électrique » afin de les valoriser. Comment pourrait-on construire ce récit pour qu’il séduise les conducteurs ?
Tout l’enjeu est là : il faut changer complètement le regard porté sur la voiture. Pendant longtemps, on a valorisé une forme de mythologie de la puissance par la vitesse, le bruit et la performance. D’ailleurs, certains acteurs l’ont bien compris. On peut penser à Elon Musk, avec Tesla, qui a misé sur la performance et l’accélération pour séduire, en reprenant les codes traditionnels de la puissance.
Aujourd’hui, il s’agit de renverser ce récit pour mettre en avant d’autres valeurs tel que : la sérénité, la responsabilité, mais aussi le confort, le calme et même une certaine forme de fierté à rouler plus propre.
Il faut aussi proposer des contreparties positives : des bénéfices concrets en termes de santé, de qualité de vie ou d’impact environnemental, pour compenser ce que certains perçoivent comme une perte.
Au fond, c’est une véritable bataille des imaginaires : si les véhicules électriques veulent s’imposer, cela passera autant par les mentalités que par la technologie.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.