Retrouvez chaque semaine sur euradio l'analyse d'une actualité européenne avec Joséphine Staron, docteur en philosophie politique et enseignante en géopolitique de l'ESSEC.
Cette semaine se tient à Montréal le sommet entre l'Union européenne et le Canada. La discussion autour du statut de membre associé proposé par Ursula von der Leyen est centrale. Mais visiblement, cette proposition ne fait pas l'unanimité. Pourquoi ?
Oui et je trouve ce débat particulièrement intéressant parce qu'il dépasse très largement la seule question du Canada. En septembre dernier, Ursula von der Leyen avait proposé de faire du Canada le premier membre associé de l'Union européenne. Mais plusieurs pays, notamment la France et l'Allemagne, ont exprimé leurs réserves. Officiellement, le problème est institutionnel : ce statut n'existe pas aujourd'hui et personne ne sait vraiment ce qu'il signifie. Mais derrière cette querelle de vocabulaire, il y a une question beaucoup plus profonde : qu'est-ce que cela signifie, aujourd'hui, d'appartenir à l'Union européenne ? Est-ce que l'on peut être européen politiquement sans être européen géographiquement ? Est-ce que l'on peut participer à certaines politiques européennes sans être membre de l'Union ? En réalité, ce sont des questions que les Européens se posent depuis plusieurs décennies. Et la proposition faite au Canada les remet au cœur du débat.
Vous faites référence au débat ancien sur l'Europe à plusieurs vitesses ?
Oui c'est un débat presque aussi ancien que la construction européenne elle-même. L'idée de départ est assez simple : tous les pays européens n'ont pas nécessairement les mêmes ambitions, ni les mêmes capacités d'intégration. On le voit déjà avec la zone euro ou l'espace Schengen, auxquels tous les États membres ne participent pas. Mais il faut distinguer plusieurs modèles. Dans une Europe à plusieurs vitesses, les États avancent à des rythmes différents, mais vers un objectif commun. Dans une Europe à géométrie variable, on accepte que tous les pays ne participent pas aux mêmes politiques et que cette différence puisse durer. Et puis il y a une troisième conception, celle d'une Europe organisée en cercles concentriques. Avec un noyau d'États fortement intégrés, et autour, différents cercles de pays associés, selon leurs intérêts, leurs ambitions et leur degré d'engagement. Cette conception a notamment été défendue par Jacques Delors. Et ce qui est intéressant avec le Canada, c'est qu'on envisage désormais d'étendre ces cercles au-delà même des frontières géographiques de l'Europe.
D'ailleurs, un premier pas a déjà été franchi en mai dernier puisque le Canada est devenu le premier pays non européen invité à participer à un sommet de la Communauté politique européenne organisé en Arménie.
Oui, alors bien sur cette Communauté politique européenne est un forum de coopération, pas une institution de l'Union européenne. Mais le symbole est fort : on commence à dissocier l'Europe géographique de l'Europe politique, du moins dans certains formats de coopération.
Mais est-ce que cela ne risque pas de créer une Europe avec des pays de première et de seconde catégorie ?
C'est précisément l'un des grands risques de cette conception. Parce que derrière l'idée de cercles concentriques, il y a nécessairement celle d'un centre et d'une périphérie. Et donc potentiellement une hiérarchie entre les pays. Il y a de nombreux exemples. La Norvège participe très largement au marché intérieur européen, sans être membre de l'Union. Le Royaume-Uni a choisi, lui, d'en sortir, tout en cherchant aujourd'hui à renforcer certaines coopérations. Et le Canada pourrait demain bénéficier d'une association privilégiée. Mais ces pays n'ont ni les mêmes objectifs, ni les mêmes obligations, ni la même place dans la prise de décision européenne. Et c'est là que se pose un problème de philosophie politique : peut-on participer à une communauté politique sans participer pleinement aux décisions qui la gouvernent ? Ça pose la question de la souveraineté et de la démocratie. Car l'intégration européenne ce n'est pas seulement accepter des règles communes. C'est aussi participer à leur élaboration. Et cette question devient particulièrement sensible lorsqu'on parle des pays candidats à l'adhésion.
Justement, quelles pourraient être les conséquences pour les pays candidats, comme l'Ukraine ou les pays des Balkans occidentaux ?
Il y a un paradoxe assez frappant qui illustre parfaitement ce débat. Le 18 mai dernier, le chancelier allemand Friedrich Merz a adressé une lettre aux dirigeants européens dans laquelle il proposait de créer un statut de membre associé pour l'Ukraine. L'idée était de permettre à Kiev de participer à certaines institutions européennes, mais sans droit de vote, tout en bénéficiant progressivement de certains programmes et de garanties de sécurité. Pour Merz, il s'agissait d'une étape intermédiaire vers une adhésion complète. Mais quelques jours plus tard, le 22 mai, Volodymyr Zelensky a répondu lui aussi par une lettre aux dirigeants européens pour rejeter cette proposition. Pourquoi ? Parce qu'il estime profondément injuste que l'Ukraine puisse participer aux institutions européennes sans avoir voix au chapitre. Il réclame les mêmes droits que les autres États membres. Et aujourd'hui, on propose un statut portant le même nom au Canada, qui, lui, ne souhaite absolument pas adhérer à l'Union européenne.
Finalement, est-ce que cette Europe des cercles concentriques pourrait être une solution pour renforcer la puissance européenne ?
Elle pourrait offrir davantage de souplesse à l'Union européenne, et c'est un avantage dans un monde où les rapports de force évoluent rapidement. Mais je crois qu'il faut faire attention à une chose : ne pas confondre l'élargissement de l'influence européenne avec l'élargissement de la communauté politique européenne. Ce n'est pas la même chose. L'Union européenne n'est pas simplement un grand marché autour duquel graviteraient des partenaires commerciaux ou stratégiques. C'est aussi un projet politique, construit sur une ambition de solidarité entre les peuples européens. Et cette solidarité implique davantage que des intérêts communs. Elle suppose des responsabilités partagées, des règles communes, et parfois même des sacrifices consentis au nom d'un intérêt collectif. C'est ce qui distingue une communauté politique d'une simple alliance de circonstances. Alors, évidemment, l'Europe doit apprendre à construire des partenariats plus souples, plus nombreux et plus stratégiques. Mais elle doit aussi préserver ce qui fait la singularité de son projet.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.