L'Europe, le monde, la paix

La réalité du moment philosophique – Albert Camus 1944-48

La réalité du moment philosophique – Albert Camus 1944-48

Toutes les semaines, la chronique « L’Europe, le monde, la paix » donne la voix sur euradio à l’un·e des membres du collectif de chercheur·ses réuni·es dans UNIPAIX, le Centre d’Excellence Jean Monnet basé à Nantes Université.

Vous nous avez déjà parlé des écrits politiques d’Albert Camus dans cette émission, et vous nous invitez aujourd’hui à vous y suivre une deuxième fois.

Oui, c’est dans ses « Chroniques 1944-48 » que je vous amène. Car la pensée philosophique de Camus est d’une saisissante actualité de par son analyse sur ce qui constitue « la réalité du moment ».

Expliquez-nous.

Camus essaie de comprendre son temps en se demandant continuellement quelle est la logique de l’agir humain, comment cette logique peut basculer dans l’absurdité et l’inhumain. Dans ses Chroniques, Camus analyse la réalité du moment correspondant au contexte de la seconde guerre mondiale, moment lié aux conflits, au crime logique et à la justice. En ce sens, le moment de Camus est encore le nôtre. Car ce ne sont pas seulement des faits mais bien leurs sens qu’il pose et nous n’en avons pas encore fini avec la guerre, le meurtre et la justice.

S’agit-il d’une pensée philosophique abstraite ?

Bien au contraire : Camus pense cette réalité dans et par l’actualité afin de ne pas perdre les raisons de vivre ou de lutter. Il développe une pensée existentielle qui est différente du courant existentialiste français (mené entre autres par Jean-Paul Sartre) mais qui n’en est pas moins philosophique. Car penser la réalité du moment, c’est penser l’existence en s’attachant au raisonnement des faits, à leur logique : qu’est-ce qui provoque la guerre qui aboutit à la mort, quelle en est sa finalité ? Selon Albert Camus, la guerre est une erreur de raisonnement qui conduit « les hommes à la mort », comme il l’écrit.

Comment peut-on caractériser cette philosophie camusienne ?

Elle est proche d’une métaphysique du sensible, c’est qu’elle est fondée sur une analyse des faits existentiels appartenant à des événements marquants comme par exemple celui qui renvoie au 6 août 1945 (les bombardements américains au Japon), que Camus définit comme faisant partie « des folies meurtrières des hommes » où, écrit-il, « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ». Selon Camus, « Il va falloir choisir dans un avenir plus ou moins proche entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques ».

Ainsi, Camus en déduit que les faits émanent de raisonnements abusifs aboutissant à l’absurde.

C’est effectivement d’une grande actualité !

La force de la pensée de Camus réside dans la précision avec laquelle il définit l’absurde par confrontation avec l’irrationnel de l’existence, notion omniprésente tant dans son œuvre philosophique que littéraire dont les conséquences sont au nombre de trois : la révolte, la liberté et la passion.

En effet, l’absurde n’est pas le fait de l’existence du monde devant le fait de l’existence de l’homme mais le fait de l’absence de sens devant celui de l’exigence du sens. Et Camus explique que s’il n’y avait que l’absence de sens, c’est-à-dire la contingence des choses sans l’exigence de sens, la question du monde n’aurait rien d’absurde car elle ne relèverait pas de deux phénomènes contradictoires.

Il met ainsi en tension les intensités extrêmes du monde et de l’homme. Il détermine notre relation au monde en interprétant l’expérience humaine comme une rencontre avec la réalité inhumaine.

Quelle leçon tirez-vous de cette lecture passionnante ?

La philosophie de Camus est de comprendre mais aussi d’accepter les faits existentiels en construisant une critique de l’humanisme. Mais les faits ne relèvent pas que d’une logique de raisonnement, ils relèvent aussi de l’éthique et du politique, ce sont également des sentiments qu’il faut décrire et Camus s’attache particulièrement à les mettre en scène à travers son œuvre littéraire comme Le mythe de Sisyphe, toujours à la recherche du sens de l’existence.

Merci beaucoup, Stéphanie Couderc-Morandeau, de nous avoir fait redécouvrir les écrits politiques du prix Nobel de littérature en 1957, et tragiquement disparu en 1960, à l'âge de 46 ans seulement.

Albert Camus, Œuvres complètes, Actuelles, Chroniques 1944-1948, tome 2, p. 377-502.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.

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