Par les mots qui courent…

En vrai !

En vrai !

Une fois par mois, Alexandra Fresse-Eliazord décrypte les mots de l’actualité pour nous faire prendre un peu de recul sur le vocabulaire employé par les personnes publiques, les responsables politiques, les journalistes ou les entrepreneur.es.

Est-ce qu’il est encore temps de se souhaiter une bonne année ?

Il est un peu tard, mais, en vrai, qu’est-ce qu’on pourrait se souhaiter quand l’année démarre ainsi ? Peut-être justement de réfléchir à ce que signifie cette locution : « en vrai », que l’on met, ou en tout cas les moins de trente ans mettent, un peu à toutes les sauces…

« En vrai », un peu comme une ponctuation ?

La plupart du temps, le « en vrai », arrive en début de phrase. Souvent pour tempérer l’idée précédente, et affirmer que là, maintenant, on énonce (enfin ?) une vérité vraie.

Avant on disait « en fait »…

C’est vrai que ces 20 dernières années, avant l’arrivée de « du coup », c’est « en fait » qui revenait comme principal tic de langage. « En fait », cela signifie « dans les faits avérés », on n’est donc pas loin du « en vrai », qui a pour caractéristique d’être prononcé sur un ton de connivence. Car cela signifie « à te dire vrai », je vais te résumer ma pensée : après avoir décortiqué avec la tête, parlons avec le cœur. Attention cependant à la « fausse connivence » !

C’est-à-dire ?

Par exemple, quand un président de la République essaie de faire « jeune ». Il a eu plusieurs rencontres avec des lectrices et lecteurs de la presse régionale, en novembre et en décembre, notamment dans les Vosges… où il a ponctué son intervention par de nombreux « en vrai » : Je n’étais pas là, mais c’est l’émission « Quotidien » qui en a relevé le ridicule. Et surtout le décalage entre des phrases travaillées « à la Gen Z » comme : « En vrai, ça se comprend assez bien… » et des expressions de Boomer comme « le whatsapp ».

C’est d’autant plus croustillant quand on met tout ça en regard avec la conclusion des vœux du Président aux Français, où il nous souhaitait « de résister à l’air du temps ».

Comme il s’agissait d’une rencontre sur le numérique et les réseaux sociaux, c’est peut-être de cela qu’il s’agit : on pourrait opposer ce « en vrai » au tout virtuel, surtout à l’heure de l’IA avec laquelle certaines personnes entretiennent de vraies relations…

L’apparence du vrai, non ?

Oui, et nos réseaux sociaux ne nous donnent que des « images » de relation et non une vraie présence ; il n’est pas anodin que le dictionnaire de l’Université britannique de Cambridge ait choisi « Parasocial » comme mot de l’année 2025.

Et ça veut dire quoi ?

On pourrait dire que c’est « l’illusion » d’un certain lien social. Le journal Le Monde nous apprend que ce terme est apparu en 1956, quand les sociologues Donald Horton et Richard Wohl ont cherché à qualifier ce sentiment de proximité fictif que ressentent les fans pour leurs idoles, dans le Star system. Cela s’applique très bien aujourd’hui dans les relations via le monde virtuel aux personnalités admirées, médiatisées, qui nous apparaissent proches parce que nous sommes dans le même « réseau ».

Des prédictions pour le mot de 2026 ?

Je ne sais pas quel sera le concept novateur de cette année, mais je note une certaine récurrence de l’adverbe « vraiment », comme mot fort, dans des contenus sérieux.

J’ai lu notamment : « Ce que vivent (vraiment) les femmes rurales », c’est le titre d’une étude sur les femmes du monde rural, donc, par Rura et l’Institut Terram, sous-entendu : avec nous, vous allez vraiment comprendre, au-delà des clichés.

J’ai lu aussi dans le média Usbek&Rica un article de fiction-prospective d’Adrien Moret prédisant, et c’est dans le titre sur le Luxe post-IA : que demain, tout le monde s’arrachera le « vraiment fait main ». Le « vraiment » insistant ici sur l’authenticité, mot d’ailleurs presque aussi galvaudé que « bienveillance », le genre de mots tellement répétés que cela indique que l’on en ressent le manque…

Alors, en vrai, je ne sais pas où cette année 2026 va nous emmener, mais je vous souhaite, vraiment, un très bon mois de février !

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.