Elise Bernard, docteur en droit public et enseignante à Sciences-Po Aix et à l'ESSEC, décrypte chaque lundi sur Euradio les implications concrètes de l'État de droit dans notre actualité et notre quotidien. Ses analyses approfondies, publiées sur la page Europe Info Hebdo, offrent un éclairage précieux sur ce pilier fondamental de l'Union européenne.
L’Etat de droit européen reconnaît et protège la liberté d’expression mais pourquoi donc les Etats-Unis reprochent à l’Union européenne de la museler.
Il est vrai Laurence que les États-Unis ont une vision propre des droits fondamentaux, avec une liberté d’expression maximaliste et une réglementation préalable minimale, alors que l’Union européenne préfère la une liberté réglementée avec un fort accent sur la dignité, la non-discrimination et l’équité démocratique.
C’est donc un fossé culturel et idéologique que Donald Trump et les adeptes du mouvement MAGA interprètent de façon perverse comme étant de la censure !
Absolument. Les réglementations et décisions de justice de l’Union européenne sont perçues par certains états-uniens comme une “menace de censure étrangère” : les mesures encourageant la modération des contenus sur les grandes plateformes numériques sont donc qualifiées d’ingérence étrangère. Leur interprétation des règles contre la désinformation, adoptées par l’UE, considère qu’il s’agit de pressions répétées sur les entreprises technologiques pour qu’elles renforcent leurs règles contre la « désinformation » et les discours jugés haineux.
Il est vrai que ces exigences, notamment liées au Digital Services Act, ont conduit les plateformes à modifier leurs politiques globales.
Oui, parce que la clientèle européenne reste la plus intéressante pour ces plateformes! Il faut bien se plier aux exigences du marché, les Européens consomment. D'ailleurs, je suis curieuse de savoir, au niveau mondial, la part d’utilisateurs des plateformes Meta qui achète directement après avoir visionné une publicité en scrollant. C’est d’abord ce genre de profil à l’aise financièrement qui est intéressant. De l’autre côté, on a des idéologues qui sont prêts à payer pour une diffusion intensive de propos LGBTphobes, racistes, suprémacistes ou masculinistes, pour ne citer que ces cas - ce que l’Europe refuse.
Mais les MAGA interprètent cela comme une restriction forcée de certains contenus politiques et informations diffusés par des utilisateurs américains aux États-Unis.
Exactement, on parle de contenus haineux bien entendu. Ces tensions entre les États-Unis et l’Union européenne sur la régulation du numérique devraient encore s’intensifier. La liberté d’expression dite muselée est celle qui permet le discours qui vise le chaos des sociétés et l’instabilité institutionnelle européenne. Et les entreprises restreintes dans leurs développements sont celles qui ne peuvent pas recevoir de financement pour des diffusions massives de ces discours violents en Europe.
On a vu déjà, fin 2025, que l’administration Trump a suspendu des visas pour des acteurs européens impliqués dans la régulation du discours en ligne.
Oui, on a vu s'ouvrir un nouveau front diplomatique mais l’UE défend sa législation. Elle est nécessaire contre le vol des données personnelles et la surreprésentation artificielle de certaines idéologies sur l’espace numérique. L’enjeu en est, ni plus ni moins, que la résistance à ce bloc et sa vision du monde.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.