Elise Bernard, docteur en droit public et enseignante à Sciences-Po Aix et à l'ESSEC, décrypte chaque lundi sur Euradio les implications concrètes de l'État de droit dans notre actualité et notre quotidien. Ses analyses approfondies, publiées sur la page Europe Info Hebdo, offrent un éclairage précieux sur ce pilier fondamental de l'Union européenne.
L’État de droit semble revenir en Hongrie depuis l’arrivée au pouvoir de Péter Magyar et la victoire électorale de Tisza en avril 2026, avec 141 sièges sur 199. Peut-on l’interpréter comme le démantèlement du « système de coopération nationale » construit par le Fidesz de Viktor Orban pendant seize ans ?
C’est vrai Laurence que depuis 6 mois, la Hongrie a engagé une recomposition institutionnelle destinée à effacer une partie de l’héritage de Viktor Orbán. Cette transition se traduit par des réformes anticorruption, un rapprochement avec l’Ukraine, la suppression de certaines lois anti-LGBT+ et le déblocage progressif de fonds européens jusque-là gelés au nom de l’État de droit.
Et ces réformes sont efficaces ?
On dirait bien ! Le Conseil de l’Union européenne a mis fin, le 13 octobre 2026, au mécanisme de conditionnalité activé en 2022 contre la Hongrie en raison de risques de corruption. Cela libère 4,2 milliards d’euros et rétablit l’accès de la Hongrie à Erasmus+ et à Horizon Europe. Ces avancées s’inscrivent dans un accord plus large conclu avec la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, portant sur un total de 16,4 milliards d’euros en échange de réformes et de plans d’investissement.
De ce qu’on peut lire dans la presse, 36 milliards d’euros avaient été bloqués. Comment en on est-on arrivés à de tels montants ?
Par le jeu combiné de trois instruments juridiques : le règlement sur la conditionnalité de l’État de droit, les « super-jalons » mécanisme pour la reprise et la résilience (MRR) et la conditionnalité liée à la Charte des droits fondamentaux.
La rapidité du déblocage rappelle l’expérience polonaise de 2024, où le déblocage de 137 milliards d’euros a reposé sur beaucoup de promesses de réforme judiciaire. Comment garantir une transformation effective du système hongrois pour un État de droit plus exigeant ?
C’est vrai Laurence que le nouveau gouvernement ne contrôle pas tous les leviers institutionnels nécessaires à la restauration de l’État de droit même si l’on peut saluer les efforts. La présidence de la République, les deux plus hautes juridictions et le parquet demeurent des points de veto potentiels, occupés par des personnalités proches de l’ancien pouvoir.
Il persiste des risques mais peut-on quand même se réjouir de la transition ?
Oui ! bien sûr qu’il ne faut pas crier victoire trop tôt. Les réformes récentes montrent clairement une volonté de rupture : la Hongrie a rejoint le Parquet européen, créé un Bureau national de récupération et de protection des actifs chargé de retrouver les avoirs publics détournés, et engagé une refonte des médias publics, accusés d’être devenus un instrument de propagande pro-Fidesz. Autre preuve marquante, la rencontre entre Volodymyr Zelensky et Péter Magyar à Bruxelles, le 16 octobre, est un sérieux premier pas pour rétablir la confiance mutuelle, même si la relation bilatérale reste marquée par des sensibilités historiques. Elle témoigne donc d’un déplacement plus large de la Hongrie vers les positions pro-européennes, après des années de blocages et de rhétorique anti-ukrainienne sous Orbán. Et ça, on ne peut que s’en réjouir !
Un entretien réalisé par Laurent Pététin.