Dans ces chroniques, euradio vous propose de creuser et d'observer tout ce que les sols ont à nous offrir. Avec Tiphaine Chevallier, chercheuse à l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD).
Tiphaine Chevallier, aujourd’hui vous vouliez nous reparler des nématodes.
Nous en avions parlé il y a quelques mois, vous vous souvenez de ce que sont les nématodes ?
Mmm, un petit rappel ?
Les nématodes sont des vers filiformes d’environ 1 mm, ils sont ronds, d’environ 20 µm de diamètre et ils sont translucides. Impossible de les voir à l’œil nu. Il y a environ 30 000 espèces décrites, réparties dans tous les écosystèmes de la planète.
Attendez pourquoi ajoutez-vous « décrites » à espèces décrites ?
Parce que ces 30 000 espèces, ont été observées, décrites et publiées. Les scientifiques les connaissent officiellement. Mais ces mêmes scientifiques pensent qu’ils sont passés à côté d’un tas d’autres espèces. Ils en découvrent de nouvelles régulièrement et estiment qu’il y aurait 100 000 espèces de nématodes globalement. Certains les estiment à 300 000 voire 500 000 pour un nombre d’individus de près de 400-500 milliards sur la planète…
Bon ils sont très nombreux et très divers.
C’est ça, peu importe les chiffres exacts. Il faut retenir que les nématodes du fait de leur petite taille, et leur grande abondance, représenteraient près de 80% des animaux sur Terre.
Où vivent-ils ?
Partout… les plus connus sont les nématodes parasites d’autres animaux, dont nous les humains. Ce sont les nématodes les plus grands et les mieux étudiés. Mais je ne vais pas parler d’eux. Je vais plutôt me pencher sur les 20 premiers centimètres du sol, où, en Europe, il y a de plusieurs milliers d’individus dans 100 g de sol, soit plusieurs centaines d’individus pour une cuillère à soupe.
Se déplacent-ils comme les vers de terre ?
Pas du tout. Ils ne déplacent pas de terre pour avancer comme le font les vers de terre, ils n’ont pas les muscles nécessaires pour se déplacer par alternance de contraction et relâchement. Ils se déplacent en nageant dans l’eau de la porosité du sol en se pliant de droite à gauche selon un mouvement ondulatoire comme les serpents. Ils sont peu actifs dans leur nage et ne vont jamais très loin. On les considère sédentaires. Ils sont très sensibles aux conditions physico-chimiques des sols, à l’usage des sols, à la température, à la sécheresse. Ceci dit, certaines espèces ont des capacités de résistance, dormance, enkystements très efficaces, pour attendre des conditions de vie qui leur sont plus favorables.
Bien qu’on connaisse mieux les espèces de nématodes parasites des plantes, tous les nématodes ne sont pas parasites. Certaines espèces se nourrissent soit de bactéries, de champignons, d’autres animaux microscopiques voire d’autres nématodes. Les espèces et les individus les plus nombreux sont les bactérivores et fongivores et régulent les populations bactériennes et fongiques des sols.
OK maintenant que nous voyons un peu mieux la bête si j’ose dire, pourquoi vous vouliez nous en parler ?
Je voulais vous reparlez des nématodes parce qu’aujourd’hui où la société se préoccupe un peu plus de ses sols, rappelez-vous the European soil mission et la directive cadre sur la protection des sols. Ils vont pouvoir nous aider !
Ils ? vous parlez toujours des nématodes microscopiques qui peuvent être des parasites ?
Oui oui, Laurence. Vous les trouvez trop petits, translucides et sédentaires pour être vraiment utiles, mais c’est justement cette sédentarité qui va nous aider.
Mais nous aider à quoi ?
A connaître les équilibres biologiques du sol. Sédentaires, bien implantés dans le milieu, au cœur du fonctionnement du sol et de la régulation d’autres populations comme les bactéries, ils sont pour nous de véritables indicateurs. Leur activité, et les équilibres entre populations bactérivores, herbivores, ou carnivores de nématodes sont des indices de la santé du sol. Par exemple, un sol de maraichage dont la fertilisation serait surtout minérale va appauvrir la population des nématodes omnivores et carnivores au profit des populations d’herbivores et parasites des cultures maraichères. Bon là j’ai forcé le trait, mais vous voyez le principe.
Oui, ceci dit pour interroger ce type d’indicateurs invisibles, ce ne doit pas être très simple.
Le plus difficile n’est pas de les voir, car une extraction à l’eau des individus actifs n’est pas très compliquée. Le plus difficile est de les reconnaitre ! Jean Trap avec qui j’ai écrit cette chronique, est chercheur à l’IRD et spécialiste de la nématofaune. Avec d’autres collègues, notamment du Maroc, il inventorie les nématodes moins connus en méditerranée. Il développe également, en partenariat avec la société ELISOL Environnement, des outils pour faciliter, démocratiser la reconnaissance de ces animaux et simuler l’effet des pratiques agricoles sur les populations de nématode. Parce que comprendre et préserver cette riche et passionnante vie microscopique, c’est agir pour la santé et la durabilité de nos sols.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Un outil pour simuler l’effet des pratiques sur les nématodes des sols, et donc sur la santé des sols, sans nécessairement identifier les nématodes : Scénario d’Impact des Pratiques Agricoles sur les NEMAtodes SIPANEMA (www.sipanema.fr)