Europe Puissance

Test stratégique en Arctique pour l’Europe Puissance

Photo de Annie Spratt sur Unsplash Test stratégique en Arctique pour l’Europe Puissance
Photo de Annie Spratt sur Unsplash

Toutes les deux semaines, retrouvez Romain Le Quiniou sur Euradio avec sa chronique Europe Puissance, qui parle des faiblesses européennes sans tabou pour mieux imaginer l’Europe stratégique de demain.

Romain Le Quiniou, vous êtes co-Fondateur d’Euro Créative, le think tank français sur l’Europe centrale et orientale.

On vous retrouve pour la reprise de votre chronique Europe Puissance. Avant les vacances nous évoquions le manque de leadership européen face au nouveau contexte international, force est de constater que ce début d’année, tendu, le confirme.

Très heureux de vous retrouver. Meilleurs voeux pour 2026.

Je vous avais effectivement quitté avec certaines interrogations sur la capacité des Européens à assurer leur place stratégique au sein du système international ces prochaines décennies.

Je vous retrouve avec plus de questions que de réponses et quelques inquiétudes, je dois le reconnaitre.

Oui, on a l’impression que ce manque de leadership se répète, quel que soit le théâtre : l’intervention américaine au Venezuela, la révolution populaire en cours en Iran, et désormais des signaux inquiétants qui se multiplient autour du Groenland.

Est-ce que l’Europe est condamnée à l’attentisme ?

On voit en effet une forme de continuité : l’Europe est souvent présente diplomatiquement, mais rarement décisive stratégiquement.

Sur le Vénézuela comme sur l’Iran, on voit bien que les Européens sont restés prudents. D’une part, soyons honnêtes, ils ne peuvent pas faire grand chose de plus. D’autre part, il y a le risque de briser l’unité entre les 27 et donc d’apparaître divisés.

Pas de conséquence majeure sur ces dossiers pour le moment, mais cette attitude est aussi visible sur le Groenland alors que l’Administration Trump est de plus en plus claire sur ses intentions.

Si l’Europe ne parvient pas à réagir rapidement, elle perdra ce territoire ces prochaines semaines. 

Bien évidemment, on peut se consoler en ce début d’année avec le succès de la réunion de la Coalition des Volontaires à Paris le 6 janvier dernier. Mais ce succès diplomatique et stratégique n’est pour le moment qu’un exercice de prospective conditionné à la signature d’un cessez-le-feu.

Pour le reste, l’Europe ne parvient pas à trouver de solution pour assurer la victoire de l’Ukraine sur le terrain tandis qu’elle demeure fébrile face à la position américaine.

C’est bien cette fébrilité qui inquiète pour les Européens.

Concrètement, que peut-il se passer avec le Groenland ? Pourquoi ce dossier devient-il si sensible ?

Aussi invraisemblable que cela puisse paraitre pour les Européens, l’administration Trump et en premier lieu Trump lui-même, est très sérieux à propos de l’acquisition de ce territoire.

Ce n’est pas une simple posture politique qu’il vend à son électorat, même si cet élément peut jouer.

C’est un objectif stratégique déclaré qu’il compte mettre en œuvre très prochainement. Potentiellement avec les mid-terms de l’automne en vue.

Pourquoi? Il y a plusieurs raisons. Il soulève à juste titre l’importance géostratégique de cette ile immense au sein du théâtre de l’Arctique. Les Européens et les Américains doivent renforcer leur posture stratégique face aux Russes et aux Chinois. C’est une certitude partagée.

Mais on ne peut balayer d’un revers de la main des objectifs plus limités et égoïstes pour Washington qui va de l’exploitation des minerais au culte de la personnalité de son grand chef.

Problème: Trump menace directement la souveraineté européenne sur ce dossier.

Et comment réagissent les Européens ?

A propos du Groenland, les Européens ont mis du temps à se convaincre qu’il ne s’agissait pas d’une provocation. Les réactions se font donc crescendo à mesure que l’inquiétude grandit.

Il y a d’abord eu une certaine sidération de la part des alliés européens alors que l’hypothèse d’une annexion est de plus en plus réelle.

Les déclarations ont d’abord été timides, notamment dans un contexte où les Européens font le nécessaire pour garantir un soutien américain volatile, notamment sur le dossier ukrainien.

Avec le Danemark en première ligne, une réponse européenne pus affirmée s’organise cependant. Au-delà d’initiatives diplomatiques proactives, il y a désormais l’idée d’un déploiement de ressources militaires européennes visibles avec le soutien des alliés nordiques et de la France notamment.

Mais les Européens n’ont pour le moment pas vraiment de ligne rouge établie. Et les divisions face à l’allié américain sont nombreuses et très profondes.

Est-ce que tout ça signifie la fin de la relation transatlantique ?

Soyons clair, si les États-Unis venaient à mener une action coercitive sur ce dossier, cela ne fait aucun doute.

Mais le prix à payer serait important pour les États-Unis, tant stratégiquement qu’économiquement si l’Alliance venait à être rompue.

Et je n’évoque même pas le scénario d’un affrontement militaire qui reste extrêmement peu probable à ce jour.

Toutefois l’avenir de la relation transatlantique est le problème majeur des Européens aujourd’hui. Et cela nuit à la position européenne car nous sommes en position de faiblesse extrême. 

N’en déplaise aux nombreux commentateurs bas-de-plafond de nos chaines de télévisions qui se sont fait un plaisir de ressortir la veille rangaine anti-américaine et anti-otanienne ces derniers jours, les Européens, et donc nous les Français, sommes dépendants de la relation transatlantique pour assurer notre sécurité. 

Cela est vrai en Ukraine à court-terme, mais cela est vrai aussi pour la sécurité européenne à moyen-terme.

Les belles paroles de nos élites politiques sur le réarmement, sur la prise en main de notre sécurité continentale à travers le renforcement du pilier européen de l’OTAN n’a pour le moment débouché que sur des résultats modestes.

Nous devons accélérer. Pour nous protéger, mais aussi pour apparaitre crédibles stratégiquement tant auprès de nos ennemis que de nos alliés.

Justement, que doivent faire les Européens de plus, concrètement, face à cette situation ?

Trois choses, très concrètes.

Premièrement : Poser des lignes rouges. Pas dans une logique d’affrontement, mais de clarté. Cela sera capital au cours des prochaines semaines de négociations. Car c’est de cela dont on parle désormais.

Deuxièmement : Prouver aux Américains que la destruction de l’alliance transatlantique serait un drame stratégique autant pour eux que pour nous. Compte tenu de la situation sur le plan international, cela est inenvisageable.

Troisièmement: prendre vraiment au sérieux les menaces russe et chinoise. Cela veut dire procéder au renforcement des capacités européennes sur le théâtre arctique y compris au Groenland. Mais plus largement, cela veut dire que nous devons traduire en actes nos promesses de réarmement militaire et de posture stratégique adaptée pour assurer la sécurité européenne du Groenland à la Méditerranée en passant par l’Ukraine.

En résumé : l’Europe doit passer d’une posture de commentaire à une posture d’action. C’est une condition indépassable pour assurer une unité européenne. Sans elle, pas d’Europe puissance.

Merci Romain. Je rappelle vous êtes le co-Fondateur d’Euro Créative, le think tank français sur l’Europe centrale et orientale. A dans deux semaines pour un nouvel épisode d’Europe Puissance.

Merci. A très vite.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.