L'Europe vue de Bruges

L’Euro numérique, pierre angulaire de la souveraineté financière européenne ?

Photo de Markus Winkler sur Unsplash L’Euro numérique, pierre angulaire de la souveraineté financière européenne ?
Photo de Markus Winkler sur Unsplash

Chaque semaine, la série de podcasts "L'Europe vue de Bruges" propose un éclairage original sur l’actualité européenne, vue depuis Bruges. Les intervenant·es sont des étudiant·es de la promotion Victoria Amelina, des Assistant·es académiques et, plus ponctuellement, des professeur·es.

Arthur Crisci est étudiant français en Études Politiques et de Gouvernance Européennes au Collège d’Europe. Il s’intéresse particulièrement aux politiques numériques et commerciales de l’Union européenne, sur lesquelles il a travaillé au sein de plusieurs administrations françaises

Mardi 10 février, lors de la plénière du Parlement européen à Strasbourg, les eurodéputés ont adopté deux amendements en soutien à la création d’un euro numérique. Cette avancée politique constitue un pas de plus vers la création d’un euro numérique, proposée en 2020 après la crise du COVID.

Pouvez-vous nous dire ce qu’est l’Euro numérique ?

Il s’agit d’une monnaie numérique de banque centrale, émise par la BCE et accessible à tous ceux qui ne sont pas des banques commerciales, soient les particuliers et les entreprises. L’euro numérique serait une alternative électronique de nos pièces et billets, sans pour autant les remplacer. Il permettrait d’effectuer des paiements dans les commerces, entre particuliers et en ligne, via carte à puce ou par téléphone, et ce même sans connexion.

En quoi diffère-t-il des euros sur nos comptes bancaires et comment fonctionnerait-il concrètement ?

Contrairement aux dépôts bancaires classiques, qui sont émis par des banques privées, ces euros seraient directement émis et garantis par la BCE, au même titre que les billets et pièces. Cette monnaie publique sera stockée dans un portefeuille numérique proposé gratuitement par les banques commerciales ou par le biais d’un intermédiaire public. Ces euros pourront être utilisés pour réaliser toutes les opérations proposées par les banques commerciales, mais sans frais, comme les virements ou les paiements en ligne.

Pourquoi créer un euro numérique si les banques proposent déjà ces services ?

L’euro numérique présente plusieurs avantages. Tout d’abord, il est garanti par la BCE, permettant d’assurer la stabilité de la monnaie en cas de crise financière. Bien que les banques commerciales soient soumises à des règles prudentielles strictes depuis la crise de 2008, elles peuvent toujours faire faillite et ne peuvent pas garantir la totalité des fonds sur les comptes. Les euros numériques étant garantis par la BCE, ces derniers sont préservés en cas de crise bancaire, et permettent aux européens de continuer à réaliser leurs achats en toute confiance, comme s' ils avaient recours à des espèces.

Puis, la création d’un euro numérique constitue un réel enjeu de souveraineté pour l’UE qui est fortement dépendante des opérateurs américains. En effet, Visa et Mastercard couvrent actuellement plus de 70 % des paiements par carte en Europe, alors que seuls 9 États membres disposent d'alternatives nationales, comme CB en France ou Bancontact en Belgique. En outre, ces alternatives européennes ne sont pour la plupart pas utilisables dans tous les Etats membres.

Dans le contexte géopolitique actuel marqué par une remise en question du partenariat transatlantique, les Etats-Unis de D. Trump pourrait exploiter les dépendances européennes à ses opérateurs à des fins politiques. La création d’une alternative européenne comme l’euro numérique est donc essentielle pour prévenir une paralysie de l’économie européenne via un arrêt des principaux systèmes de paiements.

Enfin, l’euro numérique renforcerait la compétitivité européenne en mettant fin au duopole des géants américains Visa et Mastercard. Cette situation de domination sur le marché leur permet d’imposer des prix toujours plus élevés aux banques commerciales européennes, ainsi qu’à leurs clients. Même si une partie des frais de paiements, les commissions d’interéchange, ont été plafonnées par l’UE, les frais bancaires payés par les commerçants européens ont augmenté de 50% en 4 ans. La création d’un euro numérique offrirait une alternative paneuropéenne à bas coût au profit de la compétitivité des commerçants européens.

Au vu de ses nombreux avantages, l’euro numérique fait-il l’unanimité ?

Non, D’une part, les banques commerciales craignent la forte concurrence de l’euro numérique sur leurs services payants et soulignent les coûts de transitions vers l’euro numérique, estimés par la BCE entre 4 milliards et 5.8 milliards d’euros. Elles alertent également sur un risque de ralentissement de l’économie lié à la fuite de capitaux vers les portefeuilles d’euros numériques. La réduction des liquidités des banques commerciales réduit leur capacité à prêter de l’argent, et donc à financer une économie européenne en cruels besoins d’investissement.

D’autre part, les défenseurs de la vie privée alertent sur les risques de surveillance des opérations bancaires des européens. Dans une enquête réalisée par la BCE sur l’euro numérique en 2021, 43% des interrogés ont fait part de préoccupations sur son impact sur leur vie privée. En France, la CNIL a souligné que le règlement encadrant l’euro numérique devait préserver l’anonymat des transactions tout en luttant efficacement contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

Face à ces problèmes, quelles solutions existent ?

Pour rassurer les banques commerciales, la BCE a rappelé que l’euro numérique n’avait pas vocation à remplacer les services proposés par les banques commerciales. Les comptes d’euros numériques devraient être plafonnés à hauteur de 3000 euros environ pour limiter les fuites de liquidités et préserver la santé économique des banques.

Quant aux inquiétudes liées à la vie privée, la proposition de règlement soumise par la Commission prévoit un haut niveau de protection des données personnelles des utilisateurs de l’euro numérique. Par exemple, la BCE n’aurait accès qu’à des données anonymisées, et serait soumise aux mêmes exigences de protection des données personnelles que les banques commerciales.

Quand est-ce que l’euro numérique devrait être introduit ?

Le processus législatif est particulièrement long, le projet de règlement sur l’euro numérique ayant été présenté par la Commission européenne en juin 2023. Toutefois, les récents développements géopolitiques semblent avoir accéléré le processus décisionnel: le Conseil de l’Union européenne a adopté sa position de négociation fin 2025 et le Parlement devrait prochainement définir la sienne en vue d’une adoption du texte prévue pour 2027. Si ce calendrier est respecté, la BCE devrait commencer à émettre les premiers euros numériques dès 2029.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.