Entendez-vous la Terre ?

Restaurer les zones humides

Photo de Håkon Grimstad sur Unsplash Restaurer les zones humides
Photo de Håkon Grimstad sur Unsplash

« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.

Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?

La Terre évoquait la semaine dernière les bergers landais perchés sur des échasses à cause de l’humidité des Landes. Cette semaine, la Terre nous emmène dans les marais, les fanges et les tourbières, à la découverte de ce que l’on appelle les zones humides. Dans l’imaginaire occidental, les marécages et autres étendues d’eau stagnante sont vus comme des lieux mystérieux. Fascinants mais dangereux. D’où leur inspiration dans les histoires populaires, les légendes, la littérature et les arts.

Dans la Bible, il existe justement une distinction entre l’eau courante purificatrice et l’eau stagnante, source de corruption liée au Diable et à la mort. Cette vision a-t-elle une influence sur notre manière de considérer les zones humides ?

Il faut savoir que l’importance accordée à ces espaces a grandement évolué dans le temps. Durant certaines époques, les zones humides, comme les étendues de marais, de fagnes, de tourbières ou d’eaux naturelles ou artificielles, ont été abondamment utilisées voire créées par l’homme. Au Moyen-Age, les plus démunis vivaient dans les marais pour subvenir à leurs besoins en gibier, poisson, bois, osier, fourrage et tourbe. Ces espaces étaient même intégrés dans des stratégies défensives, comme ce fut le cas pour les villes de Bruxelles et Valenciennes ou pour les esclaves en fuite dans les bayous et mangroves aux Antilles. Mais à d’autres époques, elles ont été considérées comme impropres à la production agricole, insalubres, sources de miasmes et de maladies. On retrouve donc ici l’influence de la vision religieuse de l’eau stagnante.

Depuis le début du 20ème siècle, près de 67% des zones humides existantes ont été détruites. D’où vient ce changement ?

Cette destruction des milieux humides a commencé avec les politiques de conversion des marais en terres à blé sous l’influence des physiocrates. Puis s’est renforcée sous la Révolution française, intensifiée avec les politiques hygiénistes du Second Empire. Avant d’être systématisée à la fin de la Seconde Guerre mondiale dans le cadre de l’intensification de la production agricole et du plan Marshall.

Et pourtant, j’imagine que détruire ces milieux est lourd de conséquences…

En effet Laurence. Hormis leur intérêt en termes de production de biomasse comme la pisciculture de carpes des étangs des Dombes, leur intérêt touristique ou même archéologique, ces milieux sont exceptionnellement riches en biodiversité. Selon un rapport de la Convention de Ramsar pour la protection des zones humides de 2018, près de 40% des espèces de la planète vivent ou se reproduisent dans ces zones. Car ils se trouvent souvent sur le trajet de routes migratoires. Mais ce n’est pas tout : ces espaces jouent également un rôle essentiel dans la régulation du cycle de l’eau : les plantes et espèces animales présentes filtrent et dépolluent l’eau. En réalité, les zones humides fonctionnent comme de grosses éponges qui régulent les inondations et les sécheresses. Pourquoi ? Car elles sont souvent composées de mousses comme la sphaigne, une plante capable d’absorber de 16 à 26 fois son poids en eau. N’est-ce pas incroyable ! Enfin, un dernier atout des zones humides est leur gigantesque potentiel d’accumulation de matière organique qui en fait des puits de carbone essentiels. On estime ainsi que les tourbières stockent près de 30% du carbone accumulé dans les sols. Soit deux fois plus que toutes les forêts du monde ! On comprend pourquoi la Terre était sceptique sur les plans de plantation massive d’arbres la semaine dernière…

Mais alors, pourquoi détruire ces milieux si les services qu’ils nous rendent sont si essentiels ? Des initiatives cherchent-elles à les restaurer ?

Il est effectivement essentiel de se soucier de ces milieux qui sont particulièrement vulnérables aux drainages liés à l’urbanisation, à l’intensification de l’agriculture, ainsi qu’au changement climatique et aux pollutions diverses. Comme elles fonctionnent comme un filtre, les zones humides accumulent également tous les polluants et concentrent leur toxicité. Dans les espaces les plus riches en biodiversité… Malheureusement, la prise de conscience des conséquences de la destruction de ces milieux a été tardive, dans les années 1970 seulement. Dans les années 1995-2000, un premier Plan national d’action en faveur des zones humides a vu le jour en France. L’objectif est de restaurer des zones humides, reméandrer les cours d’eau et laisser de l’espace à leur expansion lors des crues. A l’échelle internationale, la Convention de Ramsar, adoptée en 1971 et ratifiée par près de 171 pays dont la France, permet la conservation et l’utilisation durable de 1828 sites considérés comme des zones humides d’importance internationale. Cependant, ces sites ne représentent que 20% du total des zones humides de la planète. On est encore bien loin d’une protection…

D’autant que certaines causes de l’asphyxie des zones humides sont bien plus difficiles à contrôler.

C’est exact. Le trafic maritime par exemple conduit à leur colonisation par des espèces exotiques envahissantes et le dérèglement climatique accélère l’eutrophisation de ces milieux. A cela s’ajoute la problématique structurelle de la pollution : PFAS, microplastiques, pesticides, fertilisants et rejets en tout genre… Pour que les zones humides se portent mieux, il s’agirait de mettre un terme à l’utilisation du chimique qui pollue les terres et l’eau. Un vaste combat qui n’en reste pas moins essentiel à mener !

Merci Fanny. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.

Un entretien réalisé par Laurent Pététin.

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