Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Il y a une dizaine de jours, Quentin Dickinson, vous avez suivi une réunion informelle des Vingt-Sept de l’Union européenne – en quoi consiste ce genre de réunion ?...
Ce type de réunion s’intitule officiellement une Retraite informelle des dirigeants européens, comprendre : ce n’est pas une réunion limitée à vingt-sept, car les chefs d’État et de gouvernement sont rejoints par les Présidentes de la Commission européenne, Ursula von der LEYEN, et du Parlement européen, Roberta METSOLA, ainsi que par la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kaja KALLAS, le tout à l’invitation du Président du Conseil européen, António COSTA.
Et, cette année, figuraient aussi deux invités de marque : les Italiens Mario DRAGHI et Enrico LETTA.
Pour cette seconde Retraite, les organisateurs ont souhaité s’évader des immeubles et des capitales de l’UE et proposer aux participants un cadre rural à une centaine de kilomètres au nord-est de BRUXELLES. Cet endroit agréable, la Commanderie d’Alden-Biesen, un château du XVIIe siècle, aurait certainement été propice à la détente et à la réflexion, sauf qu’il n’a cessé d’être fouetté par une pluie diluvienne, livrant les alentours à la gadoue.
Quels sont les objectifs de ces Retraites de l’UE ?...
L’intention, c’est de permettre aux dirigeants européens du moment de se réunir sans être contraints par un ordre du jour formel et de pouvoir s’échapper des sujets d’actualité pour se consacrer à la prospective, à la direction à donner à l’Europe de demain.
La présence de MM. DRAGHI et LETTA, auteurs de rapports récents sur l’avenir de l’UE, s’explique par cela.
Compte tenu des incertitudes géopolitiques du moment, on peut toutefois s’interroger sur le choix, involontairement ambigu, du mot retraite pour qualifier ce genre de réunion. Un théologien y verrait assurément un rappel discret aux origines démocrates-chrétiennes de la construction européenne.
Une deuxième Retraite donc pour l’UE, et, pour moi, un deuxième déplacement à Alden-Biesen ; mon premier reportage à cet endroit remonte au 11 septembre 1993, à l’occasion d’un Conseil informel des ministres des Affaires étrangères, consacré à la guerre civile en Yougoslavie. Aujourd’hui, je me souviens surtout de la bonne humeur contagieuse du ministre français de l’époque, Alain JUPPÉ. Il est vrai qu’il ne pleuvait pas.
Vous évoquiez à l’instant un Conseil informel – en quoi ce genre de réunion diffère-t-il d’une Retraite informelle ?...
Dans l’épais maquis de la terminologie institutionnelle européenne, il faut distinguer le Conseil européen (qui regroupe les chefs d’État et de gouvernement) du Conseil de l’Union européenne (lequel rassemble les ministres des pays-membres par spécialité : agriculture, économie-finances, transports, etc…).
Depuis avril 1974, les ministres des Affaires étrangères se réunissent périodiquement en formation informelle ; leurs conclaves ont été depuis baptisés Réunions Gymnich, du nom du château situé au sud-ouest de COLOGNE, servant de résidence aux hôtes officiels du gouvernement fédéral allemand, basé à l’époque à une quarantaine de kilomètres de là, à BONN.
Et cette formule s’est progressivement étendue aux ministres des autres secteurs.
Mais alors les chefs d’État n’avaient ni réunions formelles, ni réunions informelles en ces temps-là ?...
Si, bien sûr, mais pas selon un calendrier fixe. Leurs Sommets formels réguliers ont débuté en 1975, avec la possibilité d’en rajouter en fonction de l’actualité.
Si le rythme annuel de leurs Retraites se maintient, l’on pourra y voir le pendant des Conseils informels semestriels des ministres.
Pourquoi dites-vous semestriels ?...
Parce qu’à toutes ces réunions, au deux niveaux de compétences : chefs d’État et de gouvernement d’une part, ministres d’autres part, s’impose un calendrier semestriel qui en règle les présidences successives.
En clair, chaque année, du 1er janvier au 30 juin, les instances décisionnaires de l’UE sont présidées par un pays-membre ; et, du 1er juillet au 31 décembre, un autre pays prend le relais.
Pour les chefs d’État et de gouvernement, l’impact de la présidence semestrielle de leur pays est nettement amoindri depuis la création du poste de Président (permanent) de leur Conseil européen.
…mais pas pour les ministres ?...
Non, ceux-ci conservent la tournante ; cette année-ci a débuté sous la présidence de Chypre, et se terminera sous celle de la République d’Irlande. En 2027, ce sera au tour des ministres de la Lituanie et ensuite de ceux de la Grèce de présider chaque session spécialisée du Conseil de l’Union européenne.
Et cela, aussi bien pour les conseils formels que pour les conseils informels ?...
En effet. Les Conseils formels se tiennent tous à BRUXELLES (sauf aux mois d’avril, de juin, et d’octobre, où ils déménagent à LUXEMBOURG), alors que les Conseils informels sont organisés dans le pays qui assure la présidence semestrielle.
Cela permet sans doute aux ministres et à leurs collaborateurs de mieux connaître les autres pays ?...
En théorie, oui ; mais il faudrait être ministre pendant treize ans pour les avoir tous vus…
En fait, auparavant, les pays-membres tenaient les informelles ministérielles dans des villes de province, loin de la capitale ; cette habitude s’est étiolée au fil du temps, compte tenu de l’accroissement du nombre de pays à chaque élargissement, et donc du nombre de personnes à héberger, et aussi la disponibilité d’aéroports pouvant accueillir simultanément une trentaine d’appareils officiels. Une informelle ministérielle, ce sont tout-de-même 500 délégués, sécurité incluse, et de 50 à 200 journalistes, selon l’intérêt du moment.
Informelle peut-être, spontanée certainement pas.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.