Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Dans cet épisode d'Échos d'Europe, Michel Derdevet revient sur un article publié dans la dernière revue du think tank, signé par Thomas Genty, consultant à l'Institut Viavoice. L'auteur part d'un constat : l'intelligence artificielle n'est plus un sujet à anticiper, les impacts sont déjà bien réels. En moins de deux ans, les outils d'IA générative se sont diffusés dans les administrations, les grandes entreprises et les PME. Le choc est comparable à celui de la révolution numérique des années 2000, mais il est plus rapide et plus transversal.
Quelle est l'ampleur de ce choc pour l'emploi en Europe ?
Les chiffres donnent le vertige. Selon la Commission européenne, trois entreprises européennes sur quatre pourraient adopter l'IA d'ici 2030. Le cabinet McKinsey estime que 20 à 30 % des heures travaillées en Europe pourraient déjà être automatisées avec les technologies existantes. Et le FMI considère que l'IA aura des effets majeurs sur environ 60 % des emplois dans les pays avancés. Appliqué à la France, cela représente plus de 15 millions de travailleurs.
Mais attention, cela ne veut pas dire que 60 % des emplois vont disparaître. Pour environ la moitié d'entre eux, l'IA viendra compléter le travail humain et apporter des gains de productivité, à condition que les salariés soient formés. Pour l'autre moitié, elle pourra se substituer à l'humain. Cela signifie moins d'embauches, des salaires en baisse, voire des suppressions de postes.
Ce qui change par rapport aux vagues précédentes d'automatisation, c'est que les métiers qualifiés sont aussi concernés. Juristes, traducteurs, analystes financiers, développeurs : tous voient une partie de leurs tâches prise en charge par des outils automatisés.
Tous les Européens sont-ils égaux face à cette transformation ?
Non, et c'est l'un des points les plus importants de l'article. Thomas Genty identifie plusieurs fractures.
La première passe entre les travailleurs. Les spécialistes des données, de la cybersécurité ou de l'ingénierie de l'IA manquent déjà. À l'inverse, les fonctions administratives et répétitives sont les plus exposées. Le Cedefop estime qu'en 2035, plus de 60 % des emplois européens exigeront des compétences numériques avancées. Or aujourd'hui, près de 40 % des adultes européens n'ont même pas les compétences numériques de base.
La deuxième fracture est générationnelle. Les jeunes et les apprentis risquent de voir disparaître les tâches par lesquelles on entrait jusqu'ici dans une entreprise. Les seniors, à qui l'on demande de travailler plus longtemps, auront plus de mal à s'adapter.
La troisième est géographique. Les pays nordiques et les Pays-Bas ont une longueur d'avance, avec une forte adoption numérique et de bons systèmes de formation continue. Certaines régions d'Europe centrale et du Sud accusent un retard. Les métropoles risquent de capter les gains, tandis que les territoires déjà touchés par la désindustrialisation subiraient les pertes.
Comment l'Europe peut-elle faire de l'IA une opportunité plutôt qu'un choc social ?
Il y a un vrai potentiel. Selon la BCE, l'IA pourrait augmenter la productivité du travail de 0,5 à 1 point par an. Pour un continent qui vieillit et dont la croissance est faible, c'est vraiment considérable.
Mais l'auteur met quand même en garde contre un discours trop rassurant. On entend souvent que chaque révolution technologique finit par créer plus d'emplois qu'elle n'en détruit. Or les transitions passées se sont étalées sur des décennies, alors que l'IA se diffuse en quelques mois. Et les gains de productivité risquent d'aller d'abord à quelques grandes plateformes, souvent non européennes.
L'Union a posé un premier pas avec l'AI Act, qui encadre les usages de l'IA. Mais pour Thomas Genty, la régulation ne suffira pas. Le vrai levier, c'est la formation : selon la Commission, 120 millions d'Européens devront être formés ou requalifiés d'ici 2030. Le dialogue social compte aussi. Quand l'IA est pensée comme un outil d'assistance et non de remplacement, elle peut améliorer la qualité du travail.
La conclusion de l'auteur est claire : l'IA n'est pas neutre. Sans stratégie de protection et de redistribution, le choc ne sera pas technologique : il sera social.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.