Euronomics sur euradio est une émission du Joint European Disruptive Initiative (JEDI), think-tank spécialisé dans l’étude des problématiques réglementaires, économiques et technologiques européennes, dont Victor Warhem, économiste de formation, est Senior Fellow.
Victor Warhem, vous êtes Partenaire Défense chez MEU Consulting, entreprise spécialisée dans l’accompagnement des startups vers les financements publics européens. Vous venez aujourd’hui nous parler d’une initiative européenne qui vient d’être annoncée : LEAP.
Oui Laurence, juste après la conférence pour la sécurité de Munich, cinq pays européens ont annoncé un virage technologique stratégique avec l’initiative LEAP, pour Low-Cost Effectors and Autonomous Platforms. La France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni et la Pologne veulent ainsi tirer les leçons de la guerre en Ukraine pour renforcer leurs systèmes de défense.
Oui, cette guerre a montré que produire beaucoup et bon marché a plus d’intérêt que de produire peu et cher, Victor Warhem.
Absolument, Laurence. Pour faire face au déluge de feu quotidien de l’armée russe, les Ukrainiens ont depuis 2022 considérablement fait évoluer leur stratégie. Un rapport de l’IFRI et d’Eastern Circles pointe récemment à ce titre que le système de défense anti-aérien ukrainien a été totalement revu depuis 2022.
Une révolution.
Totalement, Laurence. Au départ, les Ukrainiens étaient avant tout dotés d'un système de défense anti-aérien classique, dont l’objectif était d’abattre missiles et drones avec ses propres missiles - très coûteux - de manière centralisée. Mais la massification des petits drones d’attaque Shahed-Geran côté russe et des bombes planantes Baba Yaga de plus de 1000 kilos - tous deux au coeur de la stratégie cet hiver de démoralisation des Ukrainiens - a forcé ces mêmes Ukrainiens a complètement changé leur fusil d’épaule pour réduire drastiquement les coûts d’abattage des drones tout en améliorant leur efficacité en la matière.
Les Ukrainiens ont en fait dû s'adapter pour tout simplement survivre ces quatre dernières années.
C’est exactement ça, Laurence. Leur nouveau système de défense anti-aérien ne repose désormais plus sur de coûteuses batteries de missiles mais sur une fusion habile entre détection multi-capteurs des drones russes, brigades mobiles pour aller humainement - et pas automatiquement - gérer la menace, ainsi que intercepteurs de drones à bas-coût.
C’est ce système, que les Européens doivent répliquer s’ils souhaitent réellement créer un “mur anti-drone” comme la Commission l’avait annoncé déjà à l’automne dernier, plutôt qu’une ligne Maginot “automatisée” - apaisante, certes, mais totalement inefficace pour faire face à la menace réelle d’une guerre des drones, et probablement beaucoup plus coûteuse en réalité que des brigades anti-drones mobiles dotées de nombreux intercepteurs low-cost.
Pourtant, il y a “Autonomous Platforms” dans l’acronyme LEAP.
Belle observation, Laurence, c’est tout à fait juste. On peut se demander de prime abord si les cinq pays susmentionnés ont bien compris le rôle que jouaient les systèmes autonomes dans le combat anti-drone auquel l’Europe doit s’exercer. Car très clairement, une leçon du conflit ukrainien est que les drones complètement autonomes, c’est à dire agissant sans intervention humaine, ne sont pas au point. Ce qui fonctionne actuellement, ce sont les drones restant la plupart du temps contrôlés par des dronistes, nouvelle fonction clé sur le champ de bataille.
L’IA ne sert donc à rien sur le front, Victor Warhem ?
Je ne dirais pas ca non plus Laurence. Non, il y a bien une révolution militaire de l’IA mais elle ne concerne pas pour l’heure l’autonomie. Il est en effet désormais bien étayé que les derniers modèles d’IA, les fameux LLMs, ne peuvent pas faire preuve de la fiabilité requise pour laisser des drones décider par eux-mêmes.
L’IA en revanche joue un rôle en Ukraine lorsqu’il s’agit de compresser la chaîne décisionnelle, affectant par là-même la vitesse de mise en œuvre tactique, que ce soit dans l’action ou la réaction. Dit autrement, grâce à des entreprises comme Palantir, ou Command AI, qui permettent de fusionner beaucoup de types de données en temps réel - photos et vidéos satellites, capteurs visuels, thermiques, acoustiques, etc. -, et évidemment Starlink de Musk qui permet de rapidement collecter et échanger les données, les forces armées ukrainiennes ont souvent un avantage en termes de renseignement sur leur ennemi russe. Cela se manifeste notamment dans la capacité des brigades à abattre les drones russes.
Donc les plateformes autonomes que pourraient construire les Européens devraient surtout concerner l’aide à la décision opérationnelle si je comprends bien.
C’est exactement ça, Laurence. On peut imaginer un centre de commandement européen s’appuyant sur des outils d’IA pour aiguiller des brigades anti-drone en temps réel.
Pour autant, beaucoup d’incertitudes persistent s’agissant du périmètre de l’initiative LEAP. S’agit-il seulement d’argent public pour massifier la production d’intercepteurs de drones low-cost, ou s’agit-il d’un programme plus ambitieux qui pourrait aboutir à un système anti-drone tel que décrit ci-dessus ?
Il est fort à parier que cela devienne surtout un instrument aux mains des grandes entreprises européennes de la défense, là où les startups - comme Harmattan AI - sont les plus efficientes dans ce domaine.
Bon, il s’agit tout de même d’une évolution positive, Victor Warhem.
Oui tout à fait Laurence, ne crachons pas dans la soupe : alors que le programme SCAF est en mort cérébrale voire davantage, les Européens s’adaptent à une nouvelle réalité militaire.
Et mon petit doigt me dit que cela laisse présager d’un grand changement dans les priorités technologiques des années et décennies à venir. On peut en effet s’attendre à une quête d’agilité et d’efficience économique accrue pour faire face à une diversification des menaces dans le cadre d’une guerre hybride que nous mène la Russie, mais peut-être bientôt aussi d’autres puissances.
Les programmes d’innovation longs et coûteux dit “du XXème siècle”, comme le SCAF, conserveront leur utilité, mais la nature des menaces n’ayant pas fini d’évoluer, l’Europe devra continuer à se mettre à la page, quitte à revoir totalement sa manière de se défendre.
Merci Victor Warhem !
Merci Laurence, et à bientôt !
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.