Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.
Cette semaine, Quentin Dickinson, vous voulez mettre un coup de projecteur sur les deux conflits majeurs du moment : celui qui oppose l’Ukraine à la Russie et celui qui met en présence les États-Unis et l’Iran…
Il y a comme cela d’étranges similitudes entre la situation en Ukraine et celle en Iran : dans les deux cas, on peut parler d’opération militaire spéciale – le terme ‘guerre’ étant évité par les Russes, puisqu’il conforterait la perception d’une espèce d’équivalence entre deux puissances souveraines, qui viendrait démentir le narratif du Kremlin, selon lequel les opérations ne viseraient qu’à faire rentrer dans le rang une Ukraine, simple province égarée de la Fédération de Russie.
Quant aux Américains, leur Constitution fait obligation au Congrès d’autoriser leur Président à déclarer la guerre, et, en dépit du mépris de M. TRUMP pour toute forme d’obstacle institutionnel à ses intentions, l’intéressé n’a pas – ou pas encore – piétiné cette disposition-là.
Mais le parallèle Ukraine-Iran ne se limite pas à ce constat.
Que voulez-vous dire ?...
Plus que ce qui vient d’être dit, dans les deux cas, c’est le constat d’une impréparation flagrante qui saute aux yeux.
Cependant, il n’y a pas exactement équivalence.
S’agissant de la Russie, le caractère partiel, partial, voire totalement fictif des rapports des différents services de renseignement, tels que transmis au Kremlin avant le lancement des opérations militaires, assurait M. POUTINE et ses collaborateurs immédiats que la population ukrainienne descendrait dans les rues avec fleurs et gâteaux pour accueillir en libérateurs les soldats russes.
Le dispositif retenu par l’état-major à MOSCOU était donc d’une confondante légèreté : le parachutage en nombre réduit d’unités d’élite pour tenir l’aérodrome d’HOSTOMEL, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de KIEV, et l’assurance ensuite du débarquement sans anicroche du gros du contingent aéroporté et son matériel. Cette première phase aura tourné au désastre, les Ukrainiens ayant rendu impraticables les pistes de l’aérodrome.
La seconde phase, c’était la scène surréaliste de cette très longue colonne de chars, de transports de troupes, et de camions bâchés russes, qui s’étirait lentement et sans quitter la grand’route, après avoir franchi la frontière venant de Biélorussie – et prêtant littéralement le flanc aux multiples attaques latérales des forces ukrainiennes.
Quant à la troisième phase – l’arrestation (ou pire) du Président ZÉLENSKY et de ses collaborateurs et leur remplacement par un gouvernement fantoche – cette phase-là, on l’attend encore.
Voilà pour les Russes en Ukraine ; qu’en est-il alors du côté des Américains en Iran ?...
Bénéficiant à la fois de leur excellente couverture satellitaire du Proche-Orient et des renseignements de terrain fournis en temps réel par les services israéliens, les Américains ont pris le temps de monter progressivement un dispositif d’intervention de grande envergure, propre à correspondre à toute ordre en provenance de leur commandant-en-chef, fonction que la Constitution confère au Président des États-Unis (et quelles que soient les connaissances préalables de celui-ci dans le domaine militaire).
Si on vous suit, il n’y aurait donc rien à reprocher à l’état-major étatsunien…
Aux militaires, non, en effet : ils ont prévu large, et pour toute éventualité.
Mais l’on ne peut guère en dire autant de Donald TRUMP. Car ses déclarations improvisées à jets continus sur les réseaux sociaux et à l’antenne des chaînes d’information continue sidèrent par leur caractère décousu, contradictoire, clairement irréfléchi, fréquemment indécent, et sans rapport aucun avec la réalité des opérations militaires en cours.
La guerre est une activité grave dans l’instant, tragique dans la durée, et qui appelle autre chose que le ton plaisant d’un bateleur commentant un tournoi de bowling.
Mais le rapprochement des situations de l’Ukraine et de l’Iran ne s’arrête pas là, Quentin Dickinson…
Non, car le plus préoccupant dans ces deux théâtres d’opérations, c’est qu’aucun des deux instigateurs, MM. POUTINE et TRUMP, n’a la moindre idée de la durée prévisible de leurs campagnes en cours, et encore moins de la situation qui prévaudra alors. L’un et l’autre aura tragiquement sous-estimé la résistance de leurs adversaires. Et la sortie de crise est compliquée par le fait que M. POUTINE n’a guère d’avenir, sauf à poursuivre indéfiniment la guerre ; et que M. NÉTANHYAOU se trouve quelque peu dans la même situation, s’il veut éviter la prison.
Et quant à M. TRUMP, qui cherche à concocter le moyen d’exciper de la guerre le motif d’un report des élections législatives prévues le 4 novembre, il n’hésitera pas - et quelle que soit la situation du jour en Iran – à proclamer la victoire, forcément la plus glorieuse de toute l’histoire des États-Unis, et à s’en désintéresser dès le lendemain.
A cet égard, les lecteurs assidus de l’œuvre d’Alfred JARRY se souviendront sans doute du programme de gouvernement du Roi Ubu : « Je tuerai tout le monde, et après, je m’en irai ».
Toute ressemblance, etc… - vous compléterez vous-même.
Un entretien réalisé par Laurent Pététin.