L'édito européen de Quentin Dickinson

Verte Erin

© Anna Church via Unsplash Verte Erin
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Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, alors que l’Irlande s’apprête à prendre les rênes de l’Union européenne, c’est l’occasion de se dire que tant dans le nord que dans le sud de cette grande île, on est revenu de loin…

Il y a trente ans exactement, dans l’indifférence de l’opinion des pays de l’Europe continentale et dans le pessimisme en Irlande et au Royaume-Uni, débutaient les négociations quadripartites entre les gouvernements britannique et irlandais et les factions opposées en Irlande du Nord.

Ce jour-là, les dossiers épineux ou inextricables ne manquaient pas sur la table de la grande salle de réunion du Palais de Stormont, depuis 1932 siège des trois branches du pouvoir provincial.

Sur quoi, précisément, portaient ces pourparlers ?...

Au menu, principalement : le désarmement et la dissolution volontaires des milices catholiques et protestantes ; le partage automatique du pouvoir exécutif par les partis politiques représentatifs des communautés rivales ; la transformation de la police en force intégrant paritairement des fonctionnaires originaires desdites communautés ; le retrait par étapes de l’armée britannique ; et l’appui permanent conjoint de LONDRES et de DUBLIN dans la gestion du processus de pacification.

Étalés sur deux années, ce cycle de négociations, fréquemment au bord de l’effondrement, aura nécessité 700 jours ouvrables – et intenses – avant d’aboutir à ce que l’Histoire a retenu sous le nom d’Accords du Vendredi-Saint.

On soulignera que ce succès est incontestablement dû à un petit nombre d’acteurs, profondément et opiniâtrement engagés.

De qui s’agissait-il ?...

En premier lieu, les deux chefs de gouvernement : le travailliste britannique Tony BLAIR et, successivement du côté irlandais, le démocrate-chrétien John BRUTON et le centriste Bertie AHERN. Mais leurs efforts n’auraient pu aboutir sans l’entente personnelle des deux principaux dirigeants en Irlande du Nord : le catholique John HUME et le protestant David TRIMBLE. Ce duo devait d’ailleurs recevoir conjointement le Prix Nobel de la Paix.

Mais le succès est aussi l’œuvre d’un sénateur américain d’origine irlandaise, le démocrate George MITCHELL : mis à disposition des négociateurs par le Président CLINTON, c’est lui qui leur aura constamment imposé des dates-butoirs, dossier par dossier, en obligeant les protagonistes à s’accorder sur des compromis, au lieu de jouer la montre.

Enfin, il ne faut pas oublier l’influence bien plus discrète, mais tout aussi acharnée, de la Coalition des Femmes d’Irlande du Nord, qui regroupait militantes et volontaires des deux communautés.

Trois décennies après, quel regard peut-on porter aujourd’hui sur les Accords du Vendredi-Saint ?...

Incontestablement, ces accords ont mis fin à une trentaine d’années de guerre civile, qui aura fait 3.720 morts et 47.000 blessés. C’était l’essentiel.

Mais aujourd’hui subsistent des aspérités dans le partage bipartisan de l’exécutif ; l’intégration des établissements scolaires peine à se généraliser ; et l’inculpation pour torture et assassinat des quelques militants paramilitaires ou soldats et policiers britanniques encore en vie piétinent sans perspective d’aboutir.

Un obstacle imprévu est cependant venu percuter la mise en œuvre d’une partie des Accords : c’est le Brexit, qui a créé du jour au lendemain une frontière extérieure de l’Union européenne, là où aucune ligne de démarcation n’avait jamais existé auparavant entre l’Irlande du Nord, province britannique, et la République d’Irlande, toujours membre de l’UE.

La République d’Irlande qui, nous le disions, prend dans une quinzaine de jours la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne jusqu’à la fin de cette année…

…et c’est une prise de fonction toutefois un peu assombrie par les violentes émeutes, ces jours derniers, en Irlande du Nord. À l’origine, aucune querelle ravivée entre Protestants et Catholiques, mais à BELFAST, en pleine rue, la brutale agression, jusqu’ici inexpliquée, d’un père de famille par un ressortissant soudanais, immigré clandestin.

Le déchaînement de haine anti-immigrés que cet incident aura déclenché peut étonner dans une province peuplée à 96,6 % de Blancs, selon le recensement de 2021.

Toutefois, les statistiques de la police constatent, depuis moins de trois ans, une augmentation considérable du nombre d’incidents à caractère raciste ou xénophobe.

Mais, pour la population de l’ensemble de l’Irlande, les images de batailles de rue d’hommes au visage masqué par un passe-montagne, avec la police en tenue de combat, jaillissant de véhicules blindés, sur fond de voitures et de rangées de maisons en feu – tout cela rappelle un peu trop les vidéos d’un passé pas si éloigné que cela.

Lors de l’un de mes reportages à BELFAST et à LONDONDERRY en 1981, un vieux curé de quartier me disait : « La violence est un poison de l’âme qui se transmet. Vous verrez : les hommes qui ont épousé la violence seront toujours là, prêts à déterrer les armes qu’ils ont enterrées au fond de leur jardin ».

Espérons cependant que cet homme religieux se soit montré inutilement pessimiste.

Espérons.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.